La Faucheuse au lycée

22 février 2016 By

     Juste avant les congés d'hiver, un événement tragique a endeuillé notre lycée : un de nos élèves s'est suicidé. Sur le coup, prise au dépourvu par l'émotion, et dans la cavalcade des derniers jours de cours avant les vacances, je n'ai pas su comment réagir ; après, j'y ai repensé plus au calme et j'ai réfléchi.  

            Mardi, en début d'après-midi, j'arrive au lycée faire mes premier cours de la semaine... Dans la cour, croisant deux jeunes filles que je connais, je leur lance un souriant « Bonjour, ça va ?

       ̶  Nous oui, me répondent-telles, l'air morne ». Un peu interloquée, je poursuis mon chemin, quand l'une d'elles me rattrape et me dit que je ne le sais sans doute pas, mais qu'un élève de Première s'est suicidé chez lui, la veille au soir. Au lycée, on l'a appris en début de matinée. La jeune fille me donne son nom et sa classe.

            Je ne le connaissais pas, ni même de visage, je me sens à la fois très choquée (car je pense tout de suite aux parents) et pas personnellement concernée, je ne réalise pas ; et pourtant si, assez vite, car arrivée en salle des profs, je vois quelques collègues bouleversés... Il y a des gens isolés et un silence pesant ; et d'autres qui parlent en petit groupe dans un coin. La Proviseure et la Proviseure-Adjointe sont là et informent tout le personnel qu'une cellule d'écoute avec des psychologues vient d'être mise en place et qu'on peut y envoyer les élèves qui en expriment le besoin, ou qu'on repère comme allant trop mal. Elles précisent bien que quiconque le souhaite, élève ou professeur, peut y aller pour parler, qu'on prendra les classes en charge... Apparemment il y a aussi quelque chose d'organisé pour la classe de ce garçon... J'écoute de loin, je n'ai pas trop de temps devant moi, dix minutes à peine, j'ai des photocopies à faire, et il faudra que j'aille assurer mes cours, de demi-groupe en Seconde, et ensuite en classe entière de Première. Puis ça sonne ; pas le temps de réfléchir, aucune autre consigne et aucun conseil ; je n'en demande d'ailleurs pas non plus, je suis un peu abasourdie, ne sachant que faire ni que dire, puisque ne connaissant pas du tout ce garçon, d'autres parlent, questionnent ; et je monte au 1er prendre mes élèves.

            Dans le couloir, devant la salle de classe, l'un des garçons de ma Seconde, le visage défait, me dit « Madame, je ne vais pas pouvoir rester, je ne me sens pas bien. » Heureusement que je suis passée en salle des profs avant de monter, sinon je n'aurais pas compris. Je lui demande si c'est en lien avec le garçon qui... « Oui, me dit-il, je faisais du sport avec. Et Pierre aussi ». Je lui dis d'aller intercepter son camarade avant qu'il n'entre en cours, et qu'ils aillent tous deux parler aux psychologues de la cellule d'écoute ; il s'empresse d'y aller, l'air soulagé que je lui en aie presque intimé l'ordre. Ai-je bien fait ?

garçon pensif

            Je fais cours à mes deux groupes de Seconde dans une ambiance un peu bizarre... cotonneuse... Je ne sais pas quoi dire, ni surtout s'il FAUT dire quelque chose ou s'il ne vaut mieux pas. Le lycée l'a appris le matin, moi j'arrive en début d'après-midi... Apparemment beaucoup d'élèves de Seconde ne connaissaient pas ce garçon de Première, ils en ont sûrement parlé ce matin à la récré, et aussi entre eux à la cantine ce midi. Faut-il en parler moi aussi ? Je ne sais pas... Je crois que j'aurais dû oser demander à chaque groupe si quelqu'un, un adulte, leur avait parlé de ce suicide ; et si non, s'ils souhaitaient qu'on le fasse, ou pas... Je ne voulais ni faire semblant d'ignorer, ni raviver un traumatisme. Ce qui a pesé dans mon silence, c'est que, n'étant au courant d'aucun détail sur ce garçon, ni sa vie, son caractère, ni les circonstances de sa mort, je n'aurais pas su quoi dire, ni quoi opposer aux inévitables rumeurs ... donc peut-être ai-je bien fait de me taire ?

            Après mes 2 heures de demi-groupe en Seconde, j'ai une heure de "trou" avant de prendre ma classe de Première ; en salle des profs, je parle avec des collègues, l'une qui habitait près de chez ce garçon, un autre qui le connaissait aussi. Ils sont très touchés ; j'ai de la peine de leur peine. L'un des professeurs de sa classe rapportera le jeudi, d'un air consterné, qu'il lui avait rendu une mauvaise note lundi... Mais tout le monde est unanime : c'était un garçon qui ne faisait ni dépressif, ni triste, ni "à problème", personne n'a rien vu venir ! Personne ne comprend. A-t-il agi sur un coup de tête ? Était-ce juste une "TS" (tentative de suicide) qui voulait donner l'alerte et qui a, hélas, réussi ? Un jeu tragique qui a mal tourné ? Le garçon a emporté avec lui ce grand mystère du "pourquoi ?". 

chagrin

 

            A 15h, dans ma Première, 6 élèves absents ; on me demande si "je suis au courant" ; je dis que oui... Un ange passe. Des élèves attendent en me regardant ; d'autres ouvrent ostensiblement livres et classeur. Je leur dis qu'il y a une cellule d'écoute mise en place – on sait me dit-on, des élèves y sont justement... Là encore je choisis d'enchainer sur le cours à faire. Place à la vie. Ai-je eu raison ? Comment savoir... Peut-être que celles et ceux qui étaient un peu lointains ou semblaient indifférents attendaient quelque chose de moi.

            Aujourd'hui, en vacances, en y repensant, après coup, je regrette un peu, je me dis que j'aurais dû être vraie, être moi-même, adresser à mes élèves de Première quelques mots sur ce que je ressentais, mon désarroi surtout ; et leur demander une minute de silence, tous ensemble, main dans la main, comme j'ai dit et fait juste après les attentats de novembre. Pour qu'on pense tous ensemble à ce garçon, qu'on lui dise "au revoir" dans le fond de nos cœurs, qu'on pense aussi à tous ses proches qui restent. Mais je n'aurais pas fait davantage ; la cellule d'écoute étant là pour ça ; et sa classe a eu une écoute particulière aussi. Les jeunes élus du CVL ont proposé un mur des témoignages, dans une salle d'étude, pas dans le hall du lycée, et je suis allée me recueillir devant vendredi, avant de partir en vacances, je n'ai pas pu avant ; on y voyait des photos, des mots d'amour, des dessins ...  C'était très émouvant. J'en ai eu les larmes aux yeux. 

bougies

 

            Dimanche midi, devant mes trois grands fils, justement réunis à la maison ce week-end, j'ai repensé quelques instants à la peine de ces parents dont le fils est parti ; c'est douloureux ; proche, et lointain déjà... Les vacances sont là.  

            En prière, je pense à cet adolescent, à ceux de mes élèves qui l'ont connu, et je les confie tous au Père.

Je vis cette faucheuse. Elle était dans son champ.

Elle allait à grands pas moissonnant et fauchant,

Noir squelette laissant passer le crépuscule.

[ ... ]

Derrière elle, le front baigné de douces flammes,

Un ange souriant portait la gerbe d'âmes.  

ange

« Mors » (mars 1854), Victor HUGO, Les Contemplations, 1856

 

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