Rudes journées

12 janvier 2015 By

Petite chronique des jours d'après l'attentat contre Charlie Hebdo.

Jeudi 8 janvier

Au petit matin, en salle des professeurs, l’atmosphère est lourde. Des yeux rougis, des visages graves. Nous éprouvons le besoin de former un cercle pour échanger sur ce qui s’est passé la veille, sur l’incroyable, sur l’impensable. Le proviseur passe pour annoncer une brève réunion à la récréation de 10 heures. Celle-ci précise le déroulement de la minute de silence – pas de texte commun, seulement une proposition de courte phrase sur la liberté d’expression dans notre république – et nous informe de la suppression de toute sortie et de tout voyage jusqu’à nouvel ordre. Dans un établissement comme le nôtre, c’est un coup dur qui ajoute à la tristesse ambiante. À 10 h 30, j’entame deux heures de cours avec une classe de terminale S. Trente élèves (dix-neuf garçons et onze filles) ; une moitié, voire les deux tiers, dont on peut imaginer sans trop craindre de se tromper qu’ils baignent dans une culture fortement marquée par l’islam. Dès l’entrée des premiers, la question fuse à propos de la minute de silence et A., placé au premier rang parce qu’il est ordinairement remuant et requiert une grande attention, se met à parler de politique sur un ton inhabituellement grave. Ses propos laissent poindre à la fois du désarroi et de la colère. Il apparaît vite que la minute de silence n’ira pas de soi et qu’il va falloir, au minimum, en expliquer le sens. Je commence donc par annoncer qu’à midi, nous serons invités à suspendre nos activités mathématiques pour nous joindre à tous ceux qui, en France, honoreront par un temps de silence la mémoire des douze victimes. Il me revient alors à l’esprit que la plupart des élèves entament avec moi leur journée du jeudi, et que beaucoup n’ont probablement pas eu l’occasion d’évoquer entre eux et de vive voix la tuerie de Charlie Hebdo, encore moins avec un enseignant. Il faut donc leur laisser la parole, tout en indiquant que la disposition de la classe ne sera guère propice à une discussion longue, disciplinée et constructive. Pourtant…

Pendant deux heures, à quelques rares et très courts moments près, contrairement aux craintes initiales et aux comportements spontanés, la parole circulera librement, dans une attitude générale d’écoute et de sérieux impressionnante, tout juste interrompue par la minute de silence, à laquelle nous invitera le délégué de classe. (Un élève a rappelé que la précédente avait été observée l’an dernier suite à la disparition de deux familles dans un incendie d’origine accidentelle ayant touché un immeuble voisin et endeuillé toute la commune.) On sent que certains s’y contraignent, plus qu’ils n’y adhèrent ; mais tous l’auront marquée, au-delà de leurs réticences, voire de leur opposition initiale.

Car la discussion, à bâtons rompus, fait émerger des thèmes douloureux et terribles, qui mériteraient tous d’être repris, creusés, approfondis ; très vite, je demande d’ailleurs à B. de prendre des notes afin de pouvoir retravailler tout ce qui a été dit. Consciencieusement, il noircit douze pages de son cahier de brouillon. Tous n’ont pas parlé. Dans ma mémoire reviennent une dizaine d’élèves, garçons et filles en mêmes proportions que dans la classe – il faudrait trouver le moyen de permettre à chacun des autres de s’exprimer s’il en éprouve le besoin. Les propos témoignent de la gravité du sujet, des points extrêmement sensibles qu’il touche ; et l’évolution du débat dans sa teneur plaide pour des prolongements.

Les premières salves visent les amalgames qui ne manqueront pas d’être faits entre les assassins et les musulmans, alors que la France est déjà très sensible aux sirènes islamophobes. Les élèves pointent les imprécisions et les ambiguïtés du vocabulaire médiatique (islamiste, salafiste, djihadiste, terroriste, extrémiste, intégriste), craignent que l’union sacrée des hommes politiques prônée en haut lieu mais sur fond de surenchère du Front National ne se fasse, plus ou moins consciemment, contre les musulmans. Ils dénoncent des campagnes massives et complaisantes assurant la promotion des livres de Eric Zemmour (« Vous vous rendez compte, Monsieur, il dit que la France est en déclin à cause des femmes, des homosexuels et des musulmans ! ») et de Michel Houellebecq. Au-delà des tendances à la stigmatisation qu’ils perçoivent, ils crient leur sentiment d’injustice : on peut sans vergogne insulter des croyants à travers la figure du Prophète, mais on interdit le spectacle de Dieudonné ; on tracasse ceux qui partent faire un service militaire (sic) en Syrie, mais pas ceux qui vont s’entraîner en Israël. Il y aura beaucoup à faire pour les aider à ne pas se satisfaire de ces « on », et pour pouvoir aborder de front l’antagonisme entre juifs et musulmans. Pour leur faire prendre conscience aussi qu’ils n’ont pas à se sentir forcément solidaires de tous ceux qui se réclament de l’islam ou du Coran. Car devant l’horreur des faits, devant l’impossibilité de la penser, la thèse du complot affleure puis émerge : certains élèves pointent des faiblesses dans les dispositifs de protection et d’intervention policière, ainsi que des invraisemblances dans les comptes rendus des journalistes, pour émettre l’hypothèse qu’il pourrait s’agir d’un coup monté. Les assassins ne seraient pas des musulmans, mais « on » les ferait passer pour tels afin d’attiser la haine…

Au fil des minutes, les interventions se font plus personnelles. R., de sa voix calme et douce, mais avec beaucoup d’émotion, dit combien il lui est difficile de se sentir condamné à l’exemplarité en raison de son appartenance à une minorité souvent montrée du doigt. Comme s’il fallait, par une attitude sans cesse irréprochable, se justifier, s’excuser presque d’être ce qu’on est. M. témoigne de ses appréhensions de futur père : ses propos trahissent la crainte de voir « la France » saper l’éducation qu’il voudra donner à ses enfants. Il évoque des imams qu’ « on » aurait obligé à infléchir leur enseignement en échange de papiers d’identité : un chantage à la nationalité et à l’embauche en somme, qui souillerait la pureté de la doctrine et avilirait les consciences.

En fin de séance, timidement, L. prend la parole pour dire qu’elle est catholique et que lorsqu’elle discute avec A., musulmane, elles se demandent s’il n’y a pas plusieurs islams. Juste après, car l’heure tourne et qu’il lui semble important de ne pas partir sans les avoir exposées, R. raconte deux anecdotes édifiantes de la vie du Prophète, qui soulignent sa façon sereine et non violente de faire face aux moqueries, brimades, calomnies. Deux de ses camarades réagissent alors vivement pour exprimer leur désaccord, réactions qui laissent entrevoir différentes façons de se situer. R. s’identifie clairement au Prophète, au sens où il semble vouloir calquer sa vie sur la sienne, et s’inspirer au quotidien de ses faits et gestes, tandis que ses deux camarades se voient plutôt en compagnons du Prophète, et, à ce titre, chargés de venger les affronts dont il pourrait être la victime. La sonnerie interrompt la discussion générale, qui se dilue en échanges plus restreints mais tenaces ; il faut prier les élèves d’aller manger…

Face à cette parole en liberté, et malgré mes (trop ?) nombreuses interventions, impossible, à chaud, de tout reprendre, de hiérarchiser les problèmes et questions abordés, de pointer les contradictions, d’amener à prendre en compte les contextes. Il faudra, par exemple, revenir sur la notion de bouc émissaire et sur les défis de l’altérité ; convoquer l’histoire pour éclairer ne serait-ce que la tradition satirique et le fanatisme religieux ; oser, peut-être, leur proposer de témoigner de leur foi, de leur religion, en dialogue avec d’autres traditions. Pour l’heure, je me suis efforcé de les persuader d’une chose : nous ne pouvons pas en rester là. Certes, des échéances scolaires importantes approchent, avec notamment le fameux dossier APB, sésame pour l’enseignement supérieur. Mais l’enjeu est de taille. La discussion limitée à la classe peut s’ouvrir à d’autres : en textes, en dessins, en chansons, en vidéos… Mais elle peut aussi être reprise en petits groupes. En réponse à A. qui invoque un travail scolaire envahissant, j’évoque les discussions interminables avec les copains de lycée (et d’aumônerie – mais je garde ce détail pour moi), à se raccompagner les uns les autres jusqu’à des heures impossibles, sur des sujets brûlants d’actualité (la peine de mort, en son temps) et plus généralement sur des sujets brûlants d’humanité.

Les deux heures me laissent à bout de force, comme sonné, mais aussi plein d’un feu intérieur. Étonné de la capacité de cette classe à déjouer tous les pronostics et à sortir grandie d’une discussion adulte. Tous y ont joué un rôle positif. Même F., qui, peu après la minute de silence, s’est doucement rapprochée de V., pour travailler un peu de mathématiques. Elle est en grande difficulté, le bac blanc approche, et un devoir surveillé aura lieu dans deux jours. Pas une remarque de ses voisins ; plutôt de la compréhension. D’ailleurs V. arrive sans problème à suivre la discussion tout en aidant sa camarade.

 

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Samedi 10 janvier

Dans le grand réfectoire du lycée, quatre heures de surveillance : les deux classes de terminale S planchent sur un sujet de mathématiques. Je regarde mes élèves, repensant à tout ce qui s’est passé jeudi, certain que désormais les choses ne seront plus tout à fait comme avant. Dans le flot des interventions, ils ont dit beaucoup d’eux-mêmes, ont fait parler l’intime. Comment pourrions-nous ne pas en tenir compte ? Comment pourrions-nous ne pas les aider à reprendre ces questions fondamentales, une fois l’emballement médiatique retombé, à s’en ressaisir pour eux-mêmes, en vérité, en profondeur ? Pour qu’ils éprouvent la joie d’une aventure au long cours, ouverte aux contradictions mais soutenue par une volonté ferme de grandir ensemble. Ma collègue de philosophie semble elle aussi convaincue que nous sommes face à une occasion unique de faire œuvre d’éducation, même s’il faut pour cela sortir des sentiers battus.

Lundi 12 janvier

            Nous nous retrouvons. Pendant la récréation, qui coupe les deux heures, T. me demande discrètement si j’ai été à la manifestation. « Oui, et vous ? ». Il y était, malgré le bac blanc à préparer, et sans doute pas le seul de la classe. Les farouches opposants à la minute de silence semblent eux aussi avoir été touchés par ce qui s’est passé hier ; le temps a fait son office, la diversité et la convergence des appels au rassemblement aussi, et certaines de leurs craintes ont sans doute été légitimement apaisées. V., d’ordinaire taciturne sauf à propos du club musique qu’il anime et que je suis de loin, me propose deux créneaux hebdomadaires sur des pauses méridiennes pour lancer un groupe de réflexion suite à la discussion de jeudi dernier.

 

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2 Commentaires

  • Lien vers le commentaire Gérard FISCHER jeudi, 22 janvier 2015 06:01 Posté par Gérard FISCHER

    J'ai été très réconforté par ce récit. J'espère qu'il reflète ce qui s'est passé dans beaucoup de classes, mais je doute que beaucoup d'enseignants aient su créer avec leurs élèves une relation qui rende ce genre d'échanges possible.
    On découvre là le besoin de ce travail d'éducation tant civique que personnelle que l'EN a tant de mal à prendre en charge. Et ce n'est sûrement pas une "journée de la laïcité" annuelle qui va jouer ce rôle ! On dirait qu'on ne sait plus proposer autre chose que des gadgets...

  • Lien vers le commentaire Anne-Marie MARTY dimanche, 18 janvier 2015 18:19 Posté par Anne-Marie MARTY

    Merci pour ce témoignage du front.
    Cela change des journaux qui cherchent à mettre en avant les endroits où il y aurait eu des incidents que le corps enseignant a eu du mal à maitriser.

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