mardi, 24 juin 2014 00:00

Combattre le Front National ?

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Pour beaucoup d'entre nous, à commencer par les médias, les récentes élections au Parlement Européen ont été un choc...

            Quelles qu'aient été les prévisions des sondages, et même si avec un taux d'abstention de 60%, 25% des suffrages ne représentent que 10% des électeurs (et donc pas de l'ensemble des Français), il reste que le FN est arrivé en tête des partis pour lesquels ceux-ci ont exprimé un vote. Rien que cela justifie une sérieuse réflexion.

Les commentateurs soupèsent le contexte, l'Europe qui n'est pas ce qu'elle devrait être, et c'est hélas vrai – la mondialisation qui effraie, et c'est parfaitement compréhensible – la Constitution de la Vème République qui oblige à constituer deux grands partis "attrape-tout" mais forcément composites pour faire exister une alternance démocratique, et ce n'est pas contestable. Quand à cela s'ajoute la médiocrité dont fait souvent preuve notre classe politique depuis des décennies, quoi d'étonnant à ce que le FN se trouve propulsé en tête des votes ?

 

Des réflexions qui expriment au jour le jour le racisme ordinaire... 

Mais plus près du terrain certains d'entre nous, là où nous enseignons, entendons des réflexions et des commentaires, que ce soit dans la bouche des enfants et des adolescents ou, à l'occasion, de leurs parents ou des adultes en général – ceux que les jeunes entendent aussi et répètent. Des réflexions qui expriment au jour le jour le racisme ordinaire, le rejet de celui qui est différent, la connivence des "bons Français de souche", la fermeture sur le groupe, et à la première occasion l'irruption de la violence, verbale en attendant d'être physique, et on pourrait encore allonger la liste…

Je ne vais pas répéter ici les analyses qui ont rempli les médias écrits, audio-visuels ou en ligne dans les jours qui ont suivi, mais plutôt tenter une autre approche pour aborder la question, une approche qui nous regarde, nous enseignants, au premier chef. Nous ne pouvons pas nous contenter de ces considérations, justes sans doute, mais qui ne relèvent pas de notre responsabilité professionnelle. Notre angle d'attaque, c'est notre mission éducative et la manière dont nous l'assumons – ou dont nous ne l'assumons pas. Ce qui nous concerne directement, c'est le terreau sur lequel prospère le FN, et notre responsabilité de travailler ce terreau si nous voulons sauver notre humanisme.

J'entends déjà les cris indignés de certains collègues – surtout en lycée général, mais pas seulement : "Nous n'avons pas à éduquer, c'est l'affaire des parents ; notre mission, c'est de transmettre des connaissances, point final". Les élèves appréhendés comme de purs cerveaux… Bien sûr, beaucoup d'enseignants ont l'excuse de n'avoir été formés, quand ils l'ont été, qu'à l'enseignement de leur matière, avec dans le meilleur des cas un peu de didactique, et à peu près rien en matière d'éducation.

... qu'est-ce qu'un adulte en contact quotidien
avec des jeunes, sinon un éducateur ?

Et pourtant, qu'est-ce qu'un adulte en contact quotidien avec des jeunes, sinon un éducateur ? Au contraire de la société traditionnelle où les jeunes étaient très tôt intégrés au monde adulte, et où il allait de soi que chaque adulte avait une responsabilité éducative envers les jeunes qu'il côtoyait, notre société contemporaine a saucissonné les rôles, et en-dehors des parents, les adultes au contact des jeunes (les profs, qui d'autre ?) se considèrent volontiers comme des spécialistes de telle ou telle discipline, mais généralement pas comme des éducateurs. Hors cadre scolaire – et encore – qui ose faire une remarque à un ado en train de commettre une incivilité ?

La Troisième République le savait bien, qui a envoyé ses "hussards noirs" donner à leurs élèves l'instruction minimale nécessaire (lire, écrire, compter) pour être un citoyen capable de voter et de défendre la patrie au besoin (l'Histoire), mais aussi un ensemble de valeurs positives sans lesquelles aucune vie commune n'est possible (honnêteté, franchise, entraide, etc.). La Quatrième, après la seconde guerre mondiale, a peu ou prou continué cette œuvre, mais la Cinquième, gagnée par le libéralisme et l'individualisme ambiants, et dépourvue face à la massification rapide du secondaire, a largement perdu ce fil… Elle s'est concentrée sur les savoirs et les techniques, et a largement laissé de côté tout ce qui ressemblait à de l'éducation – particulièrement à l'âge crucial du collège. Comme quoi, en-dehors de la situation économique et des erreurs de notre classe politique, bien d'autres raisons encore plus fondamentales expliquent la progression du Front National…

J'ai conscience, en disant tout cela, de ne pas proposer de solution simple ni rapide à la montée des extrémismes, ni de leur avatar "soft", l'abstention. Mais je suis persuadé qu'il n'en existe véritablement aucune ; un bricolage constitutionnel pour redonner du pouvoir au législatif est sans doute souhaitable, et un regain de décence des "partis de gouvernement" serait le bienvenu, mais ne suffiront jamais tant que les mentalités resteront ce qu'elle sont, et c'est aux enseignants – entre autres – de les aider à évoluer, tout simplement parce qu'eux seuls sont en position de le faire.

Sommes-nous totalement désarmés devant cette tâche ? Je crois que la réponse est "non". Depuis près d'un siècle, il existe dans notre pays des pédagogies qui s'efforcent d'intégrer l'acquisition de connaissances et l'apprentissage par la pratique quotidienne de la vie sociale, du respect d'autrui, de l'entraide, de la discussion collective pour résoudre les problèmes. Mise en œuvre dans de rares endroits, la pédagogie Freinet répond à ce cahier des charges, sans d'ailleurs être la seule sur le marché. Mais curieusement, l'ambiance de notre société cantonne ces expériences, quelquefois fort riches, à des secteurs confidentiels.

la pédagogie Freinet répond
à ce cahier des charges

Elles ne sont pas interdites, mais aucun effort n'est fait pour les généraliser. Il faut dire qu'elles impliquent quasiment une révolution de la formation des enseignants. Et ce qui est vrai pour l'école élémentaire l'est encore davantage au niveau du collège, encore paralysé à cet égard par le modèle totalement dépassé du "petit lycée", et à celui du lycée qui s'est massifié, mais sans se rendre compte que sa clientèle s'était totalement renouvelée.

Dans un genre moins ambitieux, mais pas incompatible, la bonne idée du "socle commun de connaissances et de compétences" a déjà bien du mal à entrer dans la réalité concrète, alors qu'une majorité des enseignants traînent les pieds et tendent constamment à ramener tout cela à la simple maîtrise du programme. Bien sûr, la prééminence donnée par l'évaluation à ces fameux programmes et la mutation culturelle qu'impliquerait la prise au sérieux du "socle commun" sont leur excuse. Et ils s'appuient sur les parents les plus favorisés, à qui le système actuel de compétition et d'écrémage des meilleurs convient parfaitement. Quant à ceux qui en sont les victimes, ils n'ont guère voix au chapitre…

L'actuel gouvernement a promis de substantielles créations de postes dans l'École ; mais à quoi vont servir ces postes, si la situation financière de notre pays permet effectivement de les créer ? A nous donner un peu de confort en diminuant la taille des paquets de copies à corriger, ou à permettre les évolutions indispensables de nos pratiques ?

Et pourtant, nul doute que les enseignants soient placés en première ligne pour cultiver ce terreau-là, pour préparer une génération qui soit moins perméable aux sirènes de la haine et du rejet de l'autre, en un mot pour former des démocrates capables de faire vivre des institutions démocratiques. Nul doute qu'ils détiennent des clefs essentielles pour faire apprendre le civisme par la pratique, bien loin de tous ces organes "élus" plus ou moins creux qui pullulent dans l'Éducation Nationale et qui le plus souvent dégoûtent les jeunes du civisme. Nul doute non plus que ceux qui tentent l'aventure, de préférence en équipe avec des collègues, n'en retirent la satisfaction de voir des enfants et des ados s'épanouir et trouver soudain une motivation qu'on ne leur avait guère donnée avant – sauf exception heureuse !

"chaque fois que vous ne l’avez pas fait
à l’un de ces plus petits, c’est à moi
que vous ne l’avez pas fait.” (Mt 25, 45)

Alors, sommes-nous assez hardis et motivés pour nous lancer dans l'aventure en nous ouvrant au vent de l'Esprit ? Ou capables seulement de déprimer en nous rappelant que "chaque fois que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous ne l’avez pas fait.” (Mt 25, 45) ?

Combattre le Front National, certes, mais il y a des manières plus ou moins efficaces de le faire. En aurons-nous l'énergie et la conviction ?

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