vendredi, 05 décembre 2014 00:00

L'atome, le singe et le cannibale

Écrit par

Jean-Michel MALDAMÉ (o.p.), la science et la foi.

atome singe cannibaleLe dernier ouvrage de Jean-Michel Maldamé (J-MM), « L’atome, le singe et le cannibale » (Paris, Éd du Cerf, 2014, 305 p. 19€), répond à la question des origines, qui intéresse un large public dépassant l’enseignant des sciences de la vie, le philosophe ou l’exégète: « D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? ». Les religions y répondent par des mythes qui, le plus souvent, tentent aussi une explication du mal. La philosophie et la métaphysique parlent du commencement du monde avec la notion de Création ; elles sont interpellées par les derniers travaux de l’astrophysique, la théorie de l'évolution et l'anthropologie fondamentale. Membre de l'Académie pontificale des sciences, ex-doyen de la faculté de philosophie de l'Institut Catholique à Toulouse, l’auteur précise dès le début son option méthodologique,  comme intellectuel soucieux d’ « instaurer un dialogue entre la science et la foi ». Ni affrontement, ni exclusion, ni domination de l'une sur l’autre, (soit que l'on tienne la raison comme supérieure à la croyance et donc à la foi, ou inversement que l’on estime que la révélation, venue de Dieu, serait supérieure au travail des savants). La cosmologie débouche sur la question décisive du sens de la vie et de la liberté car l'explication de l'univers « réduite aux seules lois mécaniques s'avère déficiente ». L’homme,  toujours plus complexe qu'un atome, plus évolué qu'un singe, aura toujours le choix entre être ou ne pas être un cannibale.

Le recours aux mythes permet d’interroger la « profondeur de l’être »  dans sa quête du sens de l’existence ; J-MM distingue « naître, advenir et provenir ». Or cette interrogation de l’individu se place dans un contexte de représentations qui a fortement changé au cours de l’histoire. Il relie l’évangile de Matthieu (avec la question du commencement comme se la pose tout juif à propos du messie) au parallèle qu’établit St. Paul entre Jésus et Adam  et au prologue de St Jean sur le rapport entre parole et raison.

Avec l’avancée de la science, les représentations du cosmos dans la littérature scientifique et philosophique changent car toute cosmologie est à la fois science ET métaphysique. Les méthodes actuelles d’observation s’éloignent de l’astrologie, avec la formulation mathématique et le savoir désintéressé. Depuis Einstein la question de l’univers en expansion déplace la question du commencement. Big bang : ce point sur l’axe du temps supposé infini, comment l’interpréter ? Les astrophysiciens proposent divers modèles… Quasars et « énergie noire », théorie des cordes. Métaphores, généalogies, concept d’émergence : « la question du début est donc une question sans fin ». « La cosmologie est un lieu privilégié où des questions philosophiques sont posées aux scientifiques et au grand public, lecteur des livres de vulgarisation ». Le modèle aristotélicien s’efface, brisé par le modèle « atomiste » considérant la pluralité des mondes : « l’emploi du pluriel fonde le refus de toute finalité ». L’affirmation de l’unité de Dieu c’était l’unité de son œuvre, un ordre du monde supposé intelligible et la justice possible.

La création ex nihilo interroge la question de Dieu (un et éternel ?), selon la représentation que l’on se fait de l’origine du monde comme production ou relation, récit ou alliance. Elle est le lieu de la crispation des fondamentalistes comme des agnostiques ; l’univers est-il toujours cet espace-temps fini ? « POINT zéro ? » C’est tout le débat entre créationnisme, croyance issue de la lecture littérale de la Bible, et évolutionnisme qui, aux Etats-Unis, devint un pilier identitaire des protestants évangéliques. Aujourd'hui le pape François  affirme : « Le commencement du monde n’est pas œuvre du chaos mais d’un Principe suprême qui crée par amour ». Il affirme que le Big Bang et la théorie de l'évolution ne sont pas incompatibles avec la foi chrétienne. «Le Big Bang, que nous pensons être à l’origine du monde, n’annule pas l’intervention d’un créateur divin. L’évolution dans la nature n’est pas contradictoire avec la notion de création car l’évolution nécessite la création d’êtres qui évoluent. » (cité par Pierre Jovanovic, La Vie 6 novembre 2014 ) Pour J-MM, ce débat de fond, repris par les rationalistes et les athées, repose sur une « confusion apologétique » : « La notion de création n’implique pas de reconnaître la finitude temporelle du monde ». C’est en considérant la fin que le commencement se comprend « la finitude du monde dans le futur a pour corrélat sa finitude dans le passé ».

La biogenèse veut percer la formation de la planète terre et la place de l’homme dans la nature (avec l’aide des astrophysiciens – cf. le récent succès de Rosetta sur la comète Tchourimov). Mais la science n’est pas à l’abri des impasses du réductionnisme. Qu’est-ce que l’homme pour le « paléontologue ou le biologiste » qui, à la suite de Darwin, cherche le chaînon manquant et l’ancêtre proche du singe ? C’est poser la question de la finitude et du mal.

La mise en scène d’Adam dit l’origine du péché pour le peuple élu : ce personnage au nom générique énonce la racine du péché et son universalité : le refus de la relation avec Dieu. Les mythes fondateurs évoquaient l’impur, la misère, la relation manquée. La littérature européenne (moderne ou postmoderne), exprime aujourd’hui le désarroi et le désespoir face à l'absurde : l'être humain, pris dans un néant d’origine, marqué par sa condition humaine, frustré, porté vers un infini qu'il ne peut atteindre est toujours confronté à une carence ou à une absence. Mais l’anthropologie moderne peut construire une existence qui soit une « possibilité d’accomplissement » et pas seulement une analyse du mal comme injustice ou contingence. La réponse chrétienne du salut pose l’existence de Dieu et la responsabilité humaine en donnant une définition du péché. Le christianisme « prend son principe dans ce qui est advenu dans la mort et la résurrection de Jésus » ; alors « la part obscure demeure, mais elle est inscrite dans une dynamique qui est attente de la manifestation de l'amour de Dieu. » L’obscurité présente ne doit pas être niée; elle doit être « assumée. »

J-MM présente ses convictions de frère prêcheur dominicain et son expérience de philosophe et de scientifique. Sa confession de foi ne s’enferme pas dans l’affectivité, elle est liée à la démarche contemplative et scientifique. Son égale considération pour les disciplines évoquées montre son respect et son estime de la science, ce qui ne va pas de soi dans le monde des théologiens : les scientifiques sont parfois l’objet d'un certain mépris de la part des philosophes ; mais les scientifiques se méfient des philosophes et des théologiens ; pour eux le terme « métaphysique » est un terme de mépris, comme le terme de « croyance » ; la « religion » est souvent vue comme un archaïsme. Les index (155 noms propres, citations bibliques et 154 concepts) et les trente pages de notes bibliographiques font de cet ouvrage un outil précieux pour ceux qui veulent approfondir ces disciplines.

Benoît PETIT
Toulouse

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