mardi, 29 septembre 2015 08:44

LES ATTENTATS DE JANVIER 2015

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ou l'Apocalypse dans l'École

Apocalypse ?

Les attentats de janvier 2015 à Charlie Hebdo et à l'Hyper Cacher ont violemment secoué l'ensemble de la collectivité nationale. Les manifestations historiques du 11 janvier en ont témoigné, et les débats qui ont suivi - sur la laïcité en particulier - ont donné lieu à une débauche d'opinions de tous ordres, mais aussi à des mesures gouvernementales dont certaines concernaient spécifiquement l'école.

Mais pour les enseignants le choc a été encore plus grand, dans la mesure où ces attentats étaient le fait de jeunes de nationalité française, scolarisés en France ; des "enfants perdus de l'École" en quelque sorte, ce qui ne pouvait qu'interroger les profs que nous sommes. Comment parler à nos élèves le lendemain ? Comment analyser notre responsabilité dans l'échec collectif qu'illustraient ces trajectoires ? Comment remédier aux lacunes de l'École et de la société qui avaient rendu possible l'évolution tragique des meurtriers ?

Loin de toute prétention à l'exhaustivité, le site de CdEP a peu à peu recueilli des textes, fort divers, qui témoignent de ces tentatives et de ces interrogations, et c'est principalement en partant de ces textes que je voudrais faire apparaître cette "apocalypse", même si je ne m'interdis pas de m'appuyer également sur d'autres témoignages et analyses lus ou entendus ici ou là.

Au fait, pourquoi parler "d'apocalypse" dans l'École, alors que contrairement à ce qui s'était passé à Toulouse avec Mohamed Merah, aucune effusion de sang n'avait eu lieu dans une enceinte scolaire ? Parce nous avons là une excellente occasion de rappeler le sens du mot "apocalypse" : "révélation", et non pas "catastrophe", dans la mesure où ces événements ont "révélé", mis en lumière, des réalités que nous ne savions plus voir ou qui nous paraissaient trop difficiles à prendre en compte. Au-delà du décompte des victimes, et des symboles qu'elles représentaient, c'est cette révélation brutale qui me paraît cruciale pour les enseignants que nous sommes.

Parler, et être entendu

La question s'est posée immédiatement après les attaques : parler ou non aux élèves, et comment ? Ceux qui l'ont fait à chaud ont découvert des élèves qui avaient souvent tout à découvrir, que Charlie n'était pas un "bonhomme", que "casher" avait quelque chose à voir avec la religion juive, que toutes les religions avaient leurs "intégristes"… Mais au fil du dialogue ils ont aussi découvert parmi leurs élèves des ados qui visionnaient des vidéos de violences et autres décapitations sur Internet sans avoir jamais eu l'occasion d'en parler avec des adultes (collège de campagne).

A un autre niveau (lycée) l'information de base était généralement meilleure, mais comme en témoignent Philippe et Onésime sur notre site, la lecture des événements n'allait pas de soi, ni dans l'immédiat le respect de la minute de silence décrétée au plan national. Et nos deux collègues ont fait face, comme ils le pouvaient, expliqué ces choses dont on parle si rarement à l'école, ou de manière tellement abstraite, la liberté d'expression et ses limites, la différence entre pratiques et foi, les amalgames et le rôle des médias, et bien d'autres choses encore, et ils disent tous les deux qu'ils sont sortis grandis de ce dialogue avec leurs élèves.

Le temps de l'analyse et de la réflexion venu, il a bien fallu revenir sur les causes identifiables de ces dérives. Et là le débat est allé bon train entre tous ceux qui font profession de réfléchir, et le gouvernement - ministre de l'éducation en tête - a proposé une batterie de mesures (transmission des valeurs républicaines, développement de la citoyenneté, combat contre les inégalités, etc.), tant il est vrai qu'il n'est pas médiatiquement concevable de ne pas proposer de solution à un problème, quel qu'il soit, obligatoirement dans les 24 heures…

A un niveau beaucoup plus modeste, et moins encombré de considérations politiciennes, un groupe de collègues de Seine-Saint-Denis a publié dans Le Monde ce texte Comment avons-nous pu laisser nos élèves devenir des assassins ?, qui reconnaît dans les meurtriers les semblables des jeunes qu'ils ont chaque jour en face d'eux, et exprime la colère et la honte que leur inspire leur propre responsabilité dans ces crimes, même si elle est loin d'être directe ou exclusive.

Enfin, toujours sur notre site, un point de vue de "persane" (en fait Américaine) vient questionner notre laïcité, et au moins nous rappeler qu'elle est loin d'être universelle. Peut-être pas si étonnant que des jeunes mal introduits dans notre tradition l'aient ouvertement bafouée…

D'hommes à hommes

Les textes relus vient le temps de la question : quels enseignements pouvons-nous en tirer ? Et à mon avis ils sont multiples. Bien modestement, je voudrais en mettre quelques-uns en lumière pour essayer de voir quelle "apocalypse" ces événements apportent dans notre École.

Partons du plus simple et du plus évident. Des enseignants, par milliers en France, sont "sortis de leur rôle" en repoussant à plus tard le cours de Maths, de Lettres ou de Physique pour parler à leurs élèves en tant qu'adultes et citoyens, et ouvrir avec eux un dialogue. Bousculés par la violence de l'événement, ils ont jugé l'exercice de leur responsabilité d'éducateurs plus urgent que l'avancement du programme. Ce faisant, ils ont manifesté que beaucoup de leurs élèves n'avaient pas, ou pas assez, la possibilité concrète d'interroger des adultes sur ces faits qui ébranlaient leur société. Ils ont dit leur soutien à la liberté d'expression et manifesté leurs interrogations sur la détermination de ses limites, à la laïcité, là aussi avec ses limites ; en un mot, ils ont mis en lumière la richesse et la complexité de la démocratie, faite à la fois de convictions et de principes fermes et d'une recherche permanente d'équilibre qui laisse à chacun la place d'exister avec sa personnalité et sa culture. Et ils ont obtenu l'attention - et le dialogue - de jeunes directement concernés par des questions qu'ils ressentaient comme essentielles. Bref, ils ont été des femmes ou des hommes parlant à d'autres être humains, avant d'être des spécialistes d'une discipline faisant avancer un programme.

S'ils ont pu le faire, c'est parce que, pour la plupart, ils avaient déjà créé avec leurs élèves une relation de confiance, une relation humaine authentique, même si elle ne s'était jusque là manifestée qu'épisodiquement. Mais peut-être surtout parce qu'ils se sont eux-mêmes présentés ce jour-là comme ce qu'ils étaient, des êtres humains blessés forcés à chercher du sens au milieu du non-sens ; et c'est aussi à cette vulnérabilité assumée qu'ils ont dû de pouvoir prononcer une parole que leurs élèves ont reçue comme vraie et personnelle. Car c'est sans doute la rareté des situations où les adultes sont en mesure de dire une parole vraie et personnelle qui est une des plus grandes lacunes de notre Éducation Nationale, tant les jeunes aujourd'hui, abreuvés de baratins divers, sont en attente d'adultes capables de dire des convictions et d'en vivre. Il y a probablement là, pour ces milliers d'enseignants, une "apocalypse" à accueillir, la révélation de la soif d'échanges vrais entre jeunes et adultes qui est la condition d'une éducation humaine.

Légalité ou authenticité ?

Au-delà de ce premier niveau, sans doute le plus fondamental en ce qu'il conditionne tous les autres, l'intérêt de tous ces échanges a été de faire réfléchir jeunes et adultes à des questions vitales pour nos sociétés comme la liberté d'expression, la laïcité, la démocratie, et leur complexité intrinsèque. Et cela de façon très concrète, à partir de faits dramatiques vécus à chaud par médias interposés. Dans les classes comme dans les médias, nombreux ont été les témoignages sur la façon dont nos "valeurs de la République" étaient ressenties, en particulier par des personnes originaires d'autres traditions qui ne se référaient pas aux mêmes principes, mais aussi sur les manquements d'une société et de son école, qui proclament des principes mais ne parviennent pas à les vivre : égalité contre ghettoïsation, laïcité contre racisme, fraternité contre contrôles au faciès.

C'est là que Charlie Hebdo, mais pas seulement lui, trouve une source infinie de motifs de dérision et joue un rôle salutaire, même s'il est parfois douloureux pour ceux qui en sont les cibles. Et notre école, si prompte à proclamer des principes mais si souvent indifférente à leur mise en œuvre, est aussi concernée. Combien de tentatives officielles d'instaurer une mini-démocratie dans les établissements par le biais de conseils divers et variés, mais en l'absence de l'esprit d'écoute et de dialogue sans lequel aucune démocratie n'est possible ? On ne peut qu'espérer que les mesures décidées à chaud par le gouvernement trouveront une traduction concrète sur le terrain et porteront du fruit, même si l'expérience passée ne porte pas à l'optimisme.

D'une certaine manière, c'est un peu aussi ce que j'avais essayé de dire dans le texte intitulé "Être ou ne pas être Charlie" qui figure aussi sur le site de CdEP, la différence entre la légalité et l'humanité - ce que d'autres ont aussi appelé la lettre et l'esprit. Et la conviction que si un cadre légal et institutionnel est nécessaire et légitime, seuls l'accueil et le respect de l'autre rendent possible une vie commune vraiment humaine. Si seulement une telle "apocalypse" pouvait éclairer notre École, est surtout celles et ceux qui la font vivre…

Gérard Fischer
Reims - juillet 2015

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