mardi, 04 mars 2014 00:00

Encore et toujours, la laïcité

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A propos de la laïcité, retour aux fondamentaux.

 

Le suffixe « isme » sert d'abord à donner au substantif qu'il complète une connotation négative. Le sécularisme désignerait un excès de la sécularisation, l'économisme une généralisation néfaste de la vision économique ; le laïcisme concernerait donc une laïcité excessive. Est-il honnête, par exemple, d'employer le terme de laïcisme pour désigner un combat antireligieux ? Un tel combat n'a rien à voir avec la laïcité, qui ne peut, même avec un suffixe, être employée dans ce cas.

Un processus analogue mais à contrario fonctionne lorsque des qualificatifs sont rajoutés aux substantifs dont il s'agit d'amoindrir la force ou la portée ; ce sont souvent les termes « positif », « ouvert », « sain »... La laïcité sans ces qualificatifs ne pourrait être que négative fermée et insane ?

Dans les deux cas il s'agit d'une querelle plus idéologique que linguistique dans laquelle nous essaierons de ne pas glisser.

Edmond VANDERMEERSCH, dans un article intitulé « Plaidoyer d'un religieux catholique pour la laïcité » nous rappelle que « la France a fait de laïcité une valeur nationale il y a plus d'un siècle. Les catholiques savent-ils eux-mêmes ce que recouvre la loi ? On peut en douter, à preuve les adjectifs que l'on a coutume d'accoler au mot de laïcité, comme si la laïcité, pour être acceptée, devait être repeinte.... La laïcité constitutionnelle de l'Etat français n'est ni positive ni négative : elle est. » 1

Pour argumenter sur la laïcité mieux vaut ne pas user des suffixes péjoratifs ou des qualificatifs inutiles ; cela n'empêche pas d'examiner avec attention dans quelles conditions ce principe républicain doit s'appliquer dans les diverses circonstances de la vie collective d'aujourd'hui.

Pour savoir comment s'applique le principe de laïcité dans notre espace public il faut bien comprendre sa nature et son contenu.

Le contenu se concentre dans les articles 1 et 2 (titre 1er, Principes), de la « loi concernant la séparation des Eglises et de l'Etat » de 1905.

Article 1 - 
La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l'intérêt de l'ordre public.

Article 2 - 
La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte....

Des libertés d'abord, garanties par la République. La liberté de conscience, pleine et entière, donc liberté de religion, liberté de choix et de déliement. La liberté d'exercice des cultes, de pratique de la religion, individuelle ou collective, privée ou publique, avec l'ordre public comme seule (mais difficilement mesurable !) restriction.

L'égalité ensuite de toutes les religions face à la République, qui n'en « reconnaît » aucune. Egalité par extension de tous les citoyens se réclamant de l'un ou l'autre de ces cultes, ou d'aucun.

Cette égalité implique l'impartialité de l'Etat vis à vis des diverses religions et de leurs adeptes, donc sa neutralité et celle de ses agents.

L'Observatoire de la laïcité a publié récemment (15 octobre 2013) un « rappel à la loi à propos de la laïcité et du fait religieux » qui liste clairement ce que garantit et ce qu'interdit la laïcité. Je vous y renvoie. 2

Liberté, égalité... pointe en arrière plan la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, toujours table de référence de la République. Ces deux textes, la loi de séparation de 1905 et la déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen de 1789, doivent être regardés simultanément pour bien comprendre le principe de laïcité qui découle du premier, éclairé par le second.

La constitution rassemble les deux, dans son préambule pour la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, dans son article premier pour son caractère laïque.

C'est pour cette raison que le principe de laïcité est dit constitutionnel.

A partir de là nous pouvons mieux comprendre ce que l'on peut entendre par « valeurs de la laïcité ».

Ce sont d'abord des valeurs qui sous-tendent ce principe : celles de liberté et d'égalité telles qu'elles sont affirmée dans la déclaration de 1789.

Ce sont en même temps les déclinaisons de ces valeurs concernant la laïcité elle-même comme nous l'avons vu ci-dessus.

Devons-nous étendre ces valeurs au point d'en faire un système, un tout qui pourrait se substituer à une foi religieuse, à une philosophie globalisante ? La laïcité serait alors simultanément sur deux registres totalement différents : un tout, la référence ultime des choix fondamentaux, et un moyen de coexistence des différents « tout ».

La consultation nationale consultative des droits de l'homme le dit de façon plus juridique : l'appartenance laïque ne peut se définir comme une « tendance », c'est à dire « une idéologie, une morale, une philosophie ou une politique expressément prônée ». « Si l'on fait de la laïcité une « tendance » alors on la dévalue en la réduisant à un choix, elle n'est plus le principe constitutionnel partagé par tous ».

Vincent PEILLON avait-il mesuré ce risque avant d'opter pour  « un enseignement laïque de la morale » plutôt qu'un « enseignement de la morale laïque », alternative basée sur le même distinguo ? Dire oui trop facilement justifierait l'attitude de ceux qui répondraient « non » avec légèreté ! Mais pour Ferdinand BUISSON, il ne fait aucun doute qu'il voulait d'une « tendance » laïque capable de s'ériger en religion séculière face à la catholicité système, hostile à la République. Le livre de Vincent PEILLON, Une religion pour la République : la foi laïque de Ferdinant Buisson, étudie cette période et ce grand pédagogue dont l'œuvre ne se réduit pas à cette recherche de religion laïque. De même que la pensée de Vincent PEILLON ne se réduit pas à celle de l'homme et de la période qu'il scrute en philosophe et historien.

Dans le bulletin de la Bibliothèque Michel DUCLECQ déjà cité notre ami Guy COQ a eu la bonne idée de reproduire un article de Vie Enseignante de 1953 écrit par le Père DUCLERCQ intitulé « Valeur et limites d'une morale laïque » avec comme première injonction « Distinguons éducation morale laïque et système de morale laïque ».

Pour cela il propose de distinguer deux plans :

  1. le plan de systèmes entendant donner une justification dernière et totale de la morale – il est évident qu'une morale rationaliste ne pourrait prétendre au privilège d'être celle de l'école publique qui, laïque, doit réserver, pour être respectueuse de toutes les consciences, ces questions de fond.

  2. Le plan de l'action morale du maître qui s'exerce au niveau de la mise en œuvre de la conscience et des valeurs morales, sans avoir à en donner la signification suprême et la justification dernière.

Sur cette base la suite veut aider les équipiers à discerner « La façon laïque de développer la vie morale ».

A soixante ans de distance cet article du fondateur des Equipes Enseignantes cherche à clarifier les rapports morale-école dans un régime de laïcité.

Les peurs d'aujourd'hui, réelles ou fantasmées, mais souvent instrumentalisées, peuvent se percevoir dans la question :

« Les valeurs des familles et celles de l'école peuvent-elles se contredire ? » posée par Brice Couturier dans sa chronique du 20 février 2014 sur France Culture. Une façon pour lui d'introduire une interview de Vincent PEILLON en rassemblant tous les clivages qui ont enflé dans les médias sur le sujet.

Mais regardons cette question, à la lumière de ce qui précède.

Sur le plan de système, comme dirait Michel DUCLERCQ, l'école laïque doit s'abstenir, donc pas de contradiction possible.

Sur le plan de « l'action morale », l'école ne peut déroger à son programme et ses responsabilités. Les précautions prises d'ordre pédagogique et déontologique, l'attention portée à tous les parents, l'explicitation adaptée des visées de l'école, suffisent souvent à surmonter les dissensions qui peuvent exister entre le regard de la famille et l'éducation scolaire.

Les valeurs de l'école peuvent contredire des comportements familiaux et mettre mal à l'aise les enfants concernés. Par exemple dans l'accueil d'élèves différents, handicapés ou primo-arrivants. Elles peuvent contredire des discours familiaux militants et fermés, qu'ils soient à justification religieuse ou simplement sociétaux, relayés par des enfants imprégnés de ces schémas. Agir envers ces enfants demande beaucoup de doigté pour ne pas invalider la famille dans l'ensemble de ses choix et pour bien circonscrire ce qui n'est pas acceptable pour l 'école.

Les valeurs de la famille et celles de l'école peuvent encore plus se heurter quand leur supposée irréductibilité est surinterprétée, voire construite par les réseaux haineux et destructeurs qui occupent la toile depuis quelques mois. Ceux qui activent ces réseaux veulent imposer leur « plan de système » à tous, loin des valeurs laïques essentielles.

Que ce soit pour l'école, pour la société, pour l'État, les valeurs laïques devraient vraiment être comprises comme des valeurs d'apaisement et de coexistence heureuse. Elles concernent les libertés de chacun et l'égalité entre tous. Elles ne cherchent pas à constituer un système englobant ni à imposer à tous un tel système. En France l'Etat en est constitutionnellement le garant.

Continuons à être inlassablement les promoteurs des valeurs laïques, de la laïcité.

1 - Bulletin de la bibliothèque Michel DUCLERCQ n° 58

2 - Observatoire de la laïcité site web

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