vendredi, 19 août 2011 15:24

Aux racines de la laïcité

Écrit par

Une histoire de la relation entre l'Église catholique et l'État depuis le XIXème siècle.

En complément,
une approche plus sociologique et contemporaine
Philippe GAUDIN (IESR - EPHE) : La laïcité française
 

Émile PERREAU-SAUSSINE,
Catholicisme et démocratie, une histoire de la pensée politique.
Cerf 2011, 272p, 27€.

 

            Catholicisme et démocratie. L'auteur y brosse une histoire des idées politiques en France, et en particulier des relations entre l'Église et l'État, depuis la Constitution Civile du Clergé (1790), voire même depuis la Déclaration des Quatre Articles de 1682, jusqu'au concile Vatican II et à la situation contemporaine.
            Ce qui est passionnant dans cette étude, c'est d'abord l'abondante documentation et les citations nombreuses qui permettent de découvrir la genèse et l'élaboration d'idées politiques bien connues, et en particulier celles qui se sont formées tout au long du XIXème siècle (mais pas seulement) dans la relation tumultueuse de l'Église catholique et de la République. Mais c'est aussi une manière de renouveler l'analyse habituelle des faits historiques qui parle au lecteur contemporain.

Le séisme initial, c'est apparemment la Révolution, qui sur la base de la philosophie des Lumières abolit tout corps constitué, et refuse quelque intermédiaire que ce soit (corporation comme Église) entre le citoyen et l'État ; et curieusement, cette conception n'est de prime abord pas mal accueillie par toute une partie du clergé. Mais ce qui fera basculer la majorité de l'Église de France dans l'opposition à la Révolution, c'est la Constitution Civile du Clergé (1790) qui, en calquant les diocèses sur les départements, mais surtout en soumettant les curés et les évêques à l'élection par les citoyens (catholiques ou non), et au serment de fidélité à la Constitution, fait de l'Église une administration totalement soumise à l'État et au corps électoral.

 c'est cette séparation gallicane
de l'autorité spirituelle et de l'autorité temporelle
qui constitue l'une des racines profondes
de la "laïcité à la française"

Cette bienveillance initiale de l'Église pour la Révolution, l'auteur la fait en réalité remonter à une très vieille tradition française connue depuis bien longtemps sous le nom de "gallicanisme", mais affirmée avec éclat en 1682 à la demande de Louis XIV et sous la direction de Bossuet, par la Déclaration des Quatre Articles de l'assemblée extraordinaire du clergé de France, qui définit les "libertés de l'Église gallicane". En deux mots, l'autonomie de l'Église de France par rapport à Rome, et surtout l'affirmation de la prééminence de ses structures nationales et du Roi dans son gouvernement temporel, ne reconnaissant à Rome qu'une compétence purement spirituelle. Pour Émile Perreau-Saussine, beaucoup de Révolutionnaires, en votant la Constitution Civile du Clergé, ont eu le sentiment de tirer simplement de ce gallicanisme toutes ses conséquences, et non d'être hostiles à l'Église ; et pour lui, c'est cette séparation gallicane de l'autorité spirituelle et de l'autorité temporelle qui constitue l'une des racines profondes de la "laïcité à la française".

Le livre développe ensuite l'évolution de la pensée politique, du côté catholique comme du côté républicain, tout au long du XIXème et du XXème siècles, en faisant toucher du doigt les évolutions des principaux acteurs (Joseph de Maistre, Tocqueville et bien d'autres) dans leur manière de penser les relations entre les pouvoirs temporel et spirituel ; je ne chercherai pas à résumer ici ses riches développements, qui sont d'abord à lire in extenso dans le livre.

 Pas étonnant alors qu'il voie dans Vatican II (...),
une continuation logique de Vatican I,
et non une rupture, comme on l'entend souvent dire.

             Mais je voudrais également m'arrêter sur sa lecture fort originale du concile Vatican I (1870), et en particulier de la définition de "l'infaillibilité pontificale" qui en est le fruit le plus connu. Au rebours de bien des idées reçues, mais en se fondant tant sur l'action que sur les écrits d'acteurs de l'époque, Émile Perreau-Saussine y voit une victoire du gallicanisme, dans la mesure où le Concile délimite étroitement le domaine (proclamation ex-cathedra concernant la foi ou les mœurs) où le Pape dispose de cette "infaillibilité". C'est pour l'auteur une manière d'affirmer que dans tous les autres domaines, et en particulier dans celui du gouvernement des églises nationales, ce n'est pas le Pape qui est compétent ; il en voit une preuve dans le fait qu'en plus d'un siècle, cette infaillibilité n'a été invoquée qu'une fois, en 1950, pour définir le dogme de l'Assomption de la Vierge Marie. Pas étonnant alors qu'il voie dans Vatican II, avec ses affirmations de la dignité des baptisés et de l'autonomie des réalités terrestres, et sa remise à l'honneur de la collégialité (même si elle peine à se concrétiser face à la résistance de Rome), une continuation logique de Vatican I, et non une rupture, comme on l'entend souvent dire.

             Au total, un de ces livres qui démontrent brillamment l'intérêt de se pencher sur l'Histoire, et en particulier l'histoire des idées politiques, pour projeter une nouvelle lumière sur les débats de notre époque. Il nous permet entre autres de redécouvrir notre laïcité d'abord comme un souci de délimiter et de séparer les domaines, et non comme une hostilité vis-à-vis des religions ; et la "neutralité" en conséquence attendue des agents de l'État comme une exigence d'impartialité envers l'ensemble des citoyens avant d'être une obligation de dissimulation de leurs croyances personnelles. Ce qui ouvre tout un champ de souplesse et d'adaptations possibles, au moment où l'Islam vient réinterroger cette tradition.

Mais c'est un livre qui m'a également fait réfléchir sur un autre plan : je n'ai pas pu m'empêcher d'être frappé par la manière dont, tout au long des siècles et jusqu'à une période très récente, l'Église catholique s'est pensée comme une puissance, y compris temporelle, et dont les relations entre l'Église et les nations ont été vécues comme entre des puissances volontiers concurrentes pour le gouvernement des peuples, avec de plus la conviction que seule une société catholique pouvait être une société bonne. Nous savons bien qu'aujourd'hui encore, certains secteurs de l'Église de France entretiennent cette conception, même si la majorité de l'épiscopat et des fidèles l'ont maintenant dépassée, et qu'elle constitue, à mon avis, un obstacle récurrent à une véritable annonce de l'Évangile.

 Ce n'est pas notre "boutique" qui importe...

Et nous, chrétiens de l'enseignement public, qui redécouvrons jour après jour que notre mission fondamentale est cette annonce de l'Évangile dans la situation qui est la nôtre (mais qu'est-ce que cela veut dire concrètement ?) et non la promotion ou la défense d'une institution, que ce soit l'Église ou CdEP, ce livre nous aide aussi à tourner une page pour revenir à l'essentiel. Ce n'est pas notre "boutique" qui importe, elle n'est que le moyen que Dieu nous donne de proclamer son amour pour le monde tel qu'il est, et de le servir ; et elle ne vaut que par sa fidélité concrète et quotidienne au message qu'elle annonce, sans quoi elle devient un pur et simple handicap. Ce qui ne veut pas dire qu'il ne faut pas faire vivre nos institutions, à condition que ce soit toujours dans la seule visée qui vaille, annoncer l'Évangile. Sans doute le meilleur moyen d'éviter de retomber dans les errements et les impasses du passé...

Gérard Fischer
août 2011

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