mardi, 15 mars 2016 16:23

Éclairage sur la réforme du collège

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« Éclairage sur la réforme du collège : quel bilan tirer de celle du lycée ? »

            Puisque l'actuel et contesté projet de réforme du collège présenté par Najat Vallaud-Belkacem tire une bonne partie de ses innovations de la "réforme du lycée", mise en œuvre en son temps par Luc Chatel, ministre de l'Éducation nationale sous Sarkozy, il paraît intéressant et indispensable de prendre le temps d'évaluer ce qu'a apporté ladite réforme du lycée. Cela devrait même tomber sous le sens !!!

            Mais le bon sens n'est pas la chose du monde la plus partagée, et ledit bilan ferait peut-être apparaître des choses que l'on ne veut pas voir... La réforme du lycée a commencé en 2010 en Seconde, elle donné lieu à une rapide évaluation (rapport Moisan et Cuisinier, janvier 2012), alors qu'elle était en cours d'application en Terminale ; mais on attend toujours le bilan global que devait / doit toujours établir la DGESCO du Ministère. Il est en chantier (réunions et enquêtes ont commencé en novembre 2015) et devrait s'achever en juin 2016, autant dire qu'on en aura les résultats juste avant ou juste après l'été. Donc une fois que la réforme du collège aura été entérinée et lancée... C'est un hasard ?

            D'autre part, plusieurs organisations syndicales contestent les modalités de cette évaluation qui « ne remet jamais en cause les principes de la réforme » et se fait « à l'aide de documents préparatoires bien minces et surtout très orientés » (selon le SNES, qui a suspendu sa participation à ce processus, ainsi que d'autres syndicats, tels la FAEN, FO, CGT, Sud...). J'ai parcouru ces documents, qui ne prévoient notamment aucun bilan sur les innovations que constituaient les EE, les heures d'AP et les TPE... (voir ci-dessous). C'est troublant... voire inquiétant.

            Alors, surprise : ce bilan de la réforme du lycée, c'est l'enseignement catholique qui s'y est collé ! Évidemment, le champ d'enquête est plus limité : 170 lycées, de l'enseignement privé catholique, ce qui n'est pas rien mais biaise un peu l'enquête (le "profil-type" des élèves est-il bien le même que dans celui des lycées publics ? Vous me direz qu'entre le lycée de Trappes et Louis-le-Grand, le lycée public fait le grand écart... certes!). Cependant, les rapporteurs mêlent chefs d'établissement, professeurs (de SES surtout), responsables de projets pédagogiques ou éducatifs, parents... de Paris et province.

            Ce Bilan de la réforme du Lycée, État des lieux et prospectives, de novembre 2014, est là.

 Pour résumer ce qu'on y lit :

            1. sur les EE (enseignements d'exploration) en vigueur au lycée – qui pourraient préfigurer (toutes proportions gardées) les fameux EPI (enseignements pratiques interdisciplinaires) au collège, censés faire travailler les élèves autrement, autour de projets – on lit qu'ils alourdissent les emplois du temps de tous (plusieurs classes "en barrette" pendant 1h30 à divers moments font une véritable "usine à gaz" d'un EdT global déjà très complexe en lycée, vu les diverses filières et les options). Leur organisation est en outre très difficile pour les professeurs, qui manquent de temps de concertation commun pour bien les préparer et les faire fonctionner, et comme cela relève de la bonne volonté des enseignants, « l'offre est très limitée, par manque de ressources et de compétences ». Hé oui, cette façon d'enseigner par projets interdisciplinaires est très chronophage, surtout au début... De plus, cela demande de bien s'entendre avec le ou les collègues qui travaillent sur le même projet ; or, certains enseignants sont des "solitaires"...

            2. Pour les fameuses heures d'AP (accompagnement personnalisé), censément offertes à raison de 2h par semaine à chaque élève ; déjà ce n'est pas le cas (le plus souvent, il y a bien 2 professeurs qui font chacun 1 heure d'AP, mais c'est inscrit à l'EdT de toute une classe, donc on ne garde en AP que les élèves en ayant "besoin")... En outre, l'AP n'est ni de l'aide individualisée sur la matière, ni du soutien disciplinaire, ni des "modules" en ½ groupe, ni du tutorat... Le contenu de ces heures est extrêmement flou, et en pratique les enseignants en font ce qu'ils veulent : aide à l'orientation, réflexion sur "le projet" du lycéen, méthodologie générale (sur le "métier" de lycéen) ; mais d'autres en font des heures de cours supplémentaires (pour "terminer le programme"!), ou de remise à niveau. C'est extrêmement variable d'un établissement à l'autre, d'un collègue à l'autre !

     Le rapport préconise qu'au préalable, les enseignants d'un établissement décident ensemble du contenu et du fonctionnement de ces heures d'AP ; et que les chefs d'établissement ne se servent pas de ces heures pour ajuster les EdT de tel ou tel professeur, mettant ainsi 1 ou 2 heures d'AP à qui n'en demandait pas ou ne sait trop qu'en faire... Selon le rapport, le dispositif d'AP n'a eu aucun impact visible, dans un sens ou dans l'autre, sur le "décrochage scolaire", ni sur le taux de passage / de redoublement. Un inspecteur notait, dans le rapport d'étape de 2012 de l'Éducation nationale, deux ans après la mise en route de la réforme du lycée, que « l'A.P. est efficace pour les deux tiers des élèves moyens, mais inefficace pour le quart des élèves en vraie difficulté ». Or, ajouterai-je, comme c'était là que ses conséquences devaient le plus se faire sentir, à quoi sert-il ?  

            3. Il n'y a rien par contre sur les TPE (travaux personnels encadrés, 2h par semaine), mini-projet de recherche mené en Première générale, en petite équipe (de 2 à 4 élèves), sous l'égide de 2 professeurs de 2 matières différents ; mais là aussi mon expérience personnelle me permet de dire que c'est très varié d'un établissement à l'autre : le sérieux et l'intérêt des travaux, et donc l'appropriation des méthodes de recherche par les lycéens de Première vont du meilleur au pire. Ensuite, les TPE n'ont lieu que sur un semestre, de septembre à janvier : c'est bien court pour comprendre ce qui est demandé et s'approprier les savoir-faire nécessaires. Or les élèves n'en ont pas fait en Seconde, c'est donc la 1ère fois qu'ils abordent cette pratique... Les TPE sont évalués en mars, note qui compte pour le Bac, puis abandonnés, il n'y en a plus en Terminale : pourquoi, si c'est si intéressant ? Que n'a-t-on fait le bilan, tiré les leçons de cette innovation et de son mode d'organisation ?  

            Tous ces dispositifs prennent des heures aux disciplines, sans avoir donc d'impact positif réel, mesurable, constatable par tous. Sur le site "le Café pédagogique", François Jarraud conclut qu' « il est intéressant d'observer que la réforme du collège met en place des dispositifs identiques à ceux de la réforme du lycée sans que le ministère ait pris la peine d'une expérimentation sérieuse de leur efficacité. » Voilà qui est bien peu scientifique et rationnel, et surtout bien dommage... Seule une évaluation sérieuse et indépendante de tous ces dispositifs pourra permettre de mettre en avant leurs avantages (il y en a), de limiter ou corriger les défauts (il y en a), afin qu'ils répondent à leurs objectifs.

*       *       *

            Du côté de l'actuelle réforme du collège, outre les EPI et leurs projets, les points de crispation se situent aussi autour de l'autonomie accordée aux établissement, certains craignant une concurrence accrue (elle existe déjà) entre les collèges, 20% d'autonomie leur étant laissés ; et autour des classes bi-langues, qui devaient initialement être supprimées, puis dont on apprend en janvier que certaines sont maintenues, d'autres pas... Un certain flou entoure les critères de maintien / suppression de ces classes ! Mais ce qui affole les professeurs en collège, en ce moment, c'est la multiplication des réunions imposées, le soir ou le mercredi après-midi, pour leur "prêcher la bonne parole", leur expliquer qu'il leur faudra « travailler autrement » et (soyons ambitieux) « réinventer la pédagogie ». C'est ce qu'a entendu une enseignante d'un collège du 95 ; très bien, mais comment ? Là, c'est très flou...

            A une réunion avec des inspecteurs, après des propos très généraux, on a voulu mettre les professeurs en ateliers pour qu'ils s'approprient et réinventent de nouvelles façons de fonctionner. Ce fut la bronca ! « Pas moyen d'avoir des exemples concrets de cette "nouvelle pédagogie", m'a dit ma collègue. Vu nos demandes pressantes, on nous en a présenté deux, qui étaient (à mon avis) bien trop ambitieux et complexes pour des collégiens. Et les inspecteurs ont refusé de les distribuer sous forme de polycopiés ou de Power Point, pour ne pas que ces "exemples" deviennent "trop normatifs et prescriptifs", trop "modélisants" ; des collègues les ont quand même photographiés avec leur téléphone portable pour en garder trace ! »Bref, le discours général était : vous avez compris l'esprit global de la réforme ? Hé bien vous êtes là pour la faire fonctionner, et il va falloir que ça fonctionne. Alors certes, toute liberté est laissée aux professeurs, mais ceux-ci se sentent abandonnés... Les "contenus pédagogiques" sont vides, à part de grands titres, déplore ma collègue (par exemple : aucune proposition de liste de livres en français, alors que les "grands thèmes" sont les mêmes pour le cycle 3 = CM1, CM2 et 6è " et si les élèves étudient 2 fois le même livre ? ) Il y a de grandes intentions et des injonctions ("à vous de jouer !"), mais aucune formation digne de ce nom.  

            Les professeurs de collège sont donc ulcérés qu'on leur demande d'accepter ces divers changements, trop vite et tous à la fois ! Cette réforme devra être mise en œuvre en septembre 2016, donc il faudra que tout soit organisé et bouclé dans chaque collège en juin 2016, avant les vacances, ce n'est plus que dans 4 mois...En outre, alors que la réforme du lycée mise en place en 2010 gagnait un niveau chaque année (donc les Premières en 2011, et les Terminales en 2012), que son application fut progressive, cette fois-ci la réforme va toucher les 4 années de collège en même temps à la rentrée 2016 ! Pourquoi aller ainsi au pas de charge ? Pourquoi ne pas prendre son temps, et l'appliquer dans un niveau à la fois ? On demande là aux enseignants un énorme travail d'investissement et d'adaptation, qui va leur prendre beaucoup de temps, de cogitation, recherche, réflexion, puisque rien n'est prêt côté contenus ; puis d'harmonisation entre collègues. Or non seulement toutes ces heures de concertation et de réunions ne seront pas rémunérées, mais elles ne sont pas non plus inscrites dans l'EdT des enseignants : à ces derniers de les placer où ils peuvent. Comme d'autre part il faudra aligner des classes, les "mettre en barrette", pour pratiquer les activités transversales (les EPI), l'EdT de chaque professeur risque de devenir très lourd, avec bien plus d'heures de "trous" qu'auparavant. Qui voudra alors rester le soir pour la coordination ? Chaque professeur, fatigué, sera pressé de quitter le collège sitôt ses heures de cours finies...

            De plus, l'application des nouveaux programmes de la 6ème à la 3ème dès septembre 2016 pose de gros problèmes matériels et d'organisation : il va ainsi falloir choisir et commander les nouveaux manuels, dont les spécimens, en cours de réalisation précipitée chez les éditeurs, n'arriveront que tardivement dans les collèges ; Hachette Education annonce : « De nombreux spécimens envoyés par les éditeurs scolaires en mai dans votre établissement : probablement 400 ouvrages dans 50 cartons : une logistique à anticiper dans votre collège ». Les professeurs auront-ils assez de temps, de recul, pour bien les lire, les comparer et en choisir un ? Pas sûr... Mais là, tout le monde ne se désole pas : ce "juteux marché" fait tout à fait l'affaire des maisons d'édition, qui y voient une occasion inespérée de multiplier leurs ventes en 2016 et 2017 ! Enfin si l'argent promis arrive en temps et en heure dans les établissements, évidemment ! On n'imagine même pas le casse-tête s'il n'y a pas tous les manuels dans les CDI le 2 septembre... En attendant, un éditeur signale fièrement aux enseignants prescripteurs : « des crédits exceptionnels de l'État pour les manuels scolaires des collèges ! 150 millions d'euros en 2016 et 150 millions en 2017. » Effectivement c'est ce que dit le "Projet de Loi de Finances 2016" qui précise noir sur blanc : « A la rentrée 2016, tous les élèves recevront de nouveaux manuels de français, mathématiques et histoire-géographie. Les élèves de 5ème auront également un nouveau manuel de LV2 et les élèves de 6 ème un nouveau manuel de sciences. Tous les autres manuels seront fournis à la rentrée 2017. » Si l'on ajoute à cela les 192 millions d'€ du "plan numérique pour l'éducation", avec 40% des collèges concernés, on voit que la réforme du collège a des répercussions financières énormes.

            Certains enseignants y voient aussi d'autres enjeux : « A se demander, selon la collègue interrogée, s'il n'y a pas derrière cette réforme imposée et appliqué à la va-vite, la seule volonté d'affichage politique, pour pouvoir dire en 2017 "Mais nous, la réforme du collège, on l'a faite!", en laissant les enseignants se débrouiller seuls... quitte à les accuser ensuite d'y avoir mis de la mauvaise volonté et de saborder la réforme...» Et de conclure : « De toute façon même si on s'y met avec toute la bonne volonté possible, chaque collège va bricoler dans son coin, avec les volontaires (plus ou moins nombreux) et les moyens du bord, et ce sera la fin de l'éducation nationale ! » Pour qui voudrait des détails, des explications claires et un compte-rendu assez objectif de tout ce que bouleverse la réforme du collège, le site La Réforme du collège 2016 en clair est une source fiable.  

            On peut enfin déplorer qu'il n'y ait jamais eu de bilan sérieux et détaillé sur le fonctionnement des IDD (itinéraires de découverte) mis en place au collège à partir de 2002, et plus ou moins abandonnés à partir de 2008 : pourquoi ? Qu'avaient-ils apporté d'intéressant ? Qu'est-ce qui n'a pas marché ou posait problème ? On n'en saura rien... mais avec les EPI, on relance quelque chose d'approchant... sans analyse sur le fond.

            En somme, si l'Éducation nationale propose régulièrement réformes et innovations, elle n'a pas la culture du bilan, de l'audit dirait-on en entreprise. On ne prend jamais le temps de se pencher sérieusement sur l'impact / les effets, de tout qui a été mis en place précédemment, au prix, parfois, de conflits épuisants pour tout le monde... C'est fort regrettable.

 

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