mercredi, 03 mars 2010 01:00

École : vols en zone de turbulences

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L'histoire récente de l'Éducation Nationale, pour mettre en perspective les débats actuels.

mars 2010 

ÉCOLE : VOLS EN ZONE DE TURBULENCES !

          Peut-on sans rire (jaune) souhaiter une "bonne année 2010" à l'école ? La pauvre semble bien malade... Jugez-en :

En élémentaire :

  • les membres de l'Académie de Médecine, au chevet des élèves, ont fait savoir très officiellement que la semaine de 4 jours était « néfaste » (sic!). Les spécialistes des rythmes biologiques et psychophysiologiques estiment que les journées scolaires sont trop chargées pour les enfants, qui fatiguent...! 2 jours notamment sont très difficiles dans la semaine, le lundi et le mardi (à cause d'une désynchronisation due à la longue coupure du week-end) ; et 2 moments de la journée sont peu propices aux apprentissages, le début de matinée et le début d'après-midi. Les vacances sont trop longues (plus que 144 jours de classe aujourd'hui pour l'écolier français contre 208 pour l'Allemand, 200 l'Italien et le Hollandais, 190 l'Anglais) ce qui nécessite une période de "réadaptation" à chaque rentrée. Tout à fait paradoxalement, il y a beaucoup d'heures de cours et beaucoup de vacances : c'est bien plus équilibré chez nos voisins. Ce groupe de travail préconise plutôt une année scolaire de 180 à 200 jours (avec réduction des grandes vacances), 5 heures de travail par jour, et 4 jours ½ à 5 jours de classe par semaine.

Conclusion : la semaine de 4 jours est une aberration vont jusqu'à dire certains, qui demandent (comme la FCPE) qu'elle soit supprimée : cette réforme ne favorise ni les enfants, ni les plus "pauvres" (qui passent le temps "libéré" devant les écrans ou dans la rue...) : ce sont pourtant ceux à qui l'école républicaine devrait prêter le plus d'attention !

  • des professeurs regrettent de ne plus pouvoir voir certaines familles : le samedi matin était bien pratique pour cela... Ils doivent surtout résoudre la quadrature du cercle en faisant entrer les temps de soutien, remise à niveau, etc. DANS une journée déjà bien chargée ! Faut-il mettre la demi-heure de soutien aux élèves en difficulté le midi, avant ou après la cantine ? Le soir, après les cours ? Comme signalé ci-dessus, les journées sont longues et les enfants bien fatigués.
  • Autre cheval de bataille de certains : les évaluations en CM2 : devant se dérouler en janvier, elles ont dressé contre elles les enseignants qui estiment que c'est bien trop tôt dans l'année pour juger si les notions ont été acquises ou non. D'ailleurs, pourquoi janvier pour les CM2 alors qu'elles ont lieu en mai (donc à la fin de l'année scolaire, ce qui paraît plus logique) pour les CE1 ? Pourquoi les codages souvent simplistes (bon ou faux) ne permettent-ils pas de prendre en compte divers degrés d'erreurs ? Quelle est enfin l'utilité de ce test, que veut-on mesurer exactement, en s'y prenant de la sorte ? Les 3 principaux syndicats demandent une "remise à plat" de ces évaluations.
  • le mouvement de "désobéisseurs" reflète ces tensions, méfiances et désaccords : ces opposants au nouveaux programmes (Darcos) de 2008 refusent aussi de voir 3 h en moins pour l'ensemble des élèves et 2 h "en plus" de "soutien bricolé" aux élèves en difficulté... qui ne sont presque plus pris en charge par les spécialistes du RASED, maîtres E et maîtres G, en voie de disparition.
  • la maternelle pourrait aussi être remise en cause pour les 2-3 ans, au profit de "garderies" (sans enseignants), de type jardins d'enfants/d'éveil (payants)... En avril dernier, les annonces en ce sens de Mme N. Morano ont suscité une levée de boucliers.  

Conclusion : Les enseignants du premier degré sont inquiets, découragés, et ont formé le gros des troupes des grévistes le 21 janvier... Les suppressions de postes se font d'autant plus durement sentir qu'il y a actuellement une poussée démographique à l'école, qui est sur le point d'atteindre le collège.

Dans les collèges :

·        réduction des moyens, horaires planchers attribués aux matières, la DHG ne permet plus de financer les groupes nécessaires au fonctionnement en sciences, langue vivantes, etc. (mais des collègues se sont entendu dire que c'étaient des "heures de confort" !). On constate en ce moment de nombreux refus de la DHG dans les collèges, qu'on prévoit par ailleurs de "déshabiller" si cela "râle trop" au niveau des lycées, pour faire passer la pilule de la réforme... (mais ce n'est bien sûr pas officiellement dit!).

·        l'augmentation des HSA par rapport aux heures-postes revient à supprimer un ou des postes. Ce qui veut dire que de plus en plus de collègues seront en BMP sur plusieurs établissements. Les enseignants sont profondément révoltés que l'on supprime des postes, et que, dans le même temps, on leur impose de plus en plus d'heures supplémentaires (HSA, HSE) ! 

·        l'aide aux devoirs et les activités péri-éducatives sont en souffrance : tout le soutien est en heures supplémentaires (HSE) et donc effectuées par des volontaires (et s'il n'y en a pas ?). Les élèves bénéficient d'un PPRE (programme personnalisé de réussite éducative) qui est parfois déconnecté du « socle commun » qu'ils sont censés acquérir.

·        le manque de surveillantsd'encadrement : les emplois-jeunes, aides-éducateurs, etc., n'ayant pas été pérennisés, il y a au fil des ans de moins en moins d'adultes pour encadrer les collégiens ; d'où l'augmentation des incivilités, des tensions, des incidents du quotidien... très "chronophages" et qui "minent" les adultes qui restent sur le terrain ! (lire à ce sujet le n° de Marianne du 13 au 19 février 2010).  

·        Les subventions (qui sont de plus en plus contractuelles) dépendent beaucoup du Projet d'établissement, des divers "projets" annexes rédigés pour récolter ces subventions, et de la façon dont le Chef d'établissement réussit à les défendre ou à les "vendre" ! Certains y réussissent, d'autres pas (le "marketing" va devenir une qualité indispensable à tout Principal ou Proviseur), certains concoctent ainsi moult "projets", en espérant que l'un au moins sera agréé, et ramènera les fameuses heures nécessaires au fonctionnement.

·        le DNB (diplôme national du brevet = nouveau brevet des collèges, qui existe depuis 2 ans) qui devient le même pour tous (par exemple, même épreuve d'anglais pour des 3° ou 3° d'insertion !) est "biaisé" voire dévalorisé par la note de vie scolaire, le B2I (voir ci-dessous), le niveau A2 en langue vivante (niveau début 4°), la validation finale étant entre les mains du chef d'établissement (qui décide en dernier ressort). Certains taux de réussite au DNB, dignes des "pratiques bananières", ne veulent plus rien dire selon les collègues de collège..  

·        le B2I (brevet informatique et internet) : son obtention est vraiment sujette à caution : il est sérieux dans certains établissements, "bidon" dans d'autres ; et tout dépend aussi du matériel à disposition au collège. Certains établissements sont bien dotés, d'autres n'ont qu'une salle informatique et un ou des  TNI (parfois sans les ordinateurs!). Faire travailler un groupe de 28 quand on a toujours cours en classe entière relève d'un vrai défi. Sans parler du matériel dont disposent les élèves chez eux : on constate de criantes inégalités.

·        l'histoire des arts sera au Brevet en 2012 (elle doit enseignée par les profs d'histoire et de français... qui n'ont déjà pas le temps de boucler leur propre programme !) ; en attendant, le programme n'est pas adapté, mais il faut l'intégrer tout de même !!! Actuellement les profs d'arts plastiques et de musique y consacrent déjà 50 % de leur enseignement.  En musique, suppression de l'apprentissage d'un instrument. Moins de pratique, prééminence de l'écrit ou de l'histoire de la discipline : est-ce que cela va favoriser la découverte des arts par ceux qui ne peuvent pas se payer les Conservatoires municipaux ?  

·        la charge des professeurs principaux de 3° : ils sont de plus en plus utilisés pour pallier la réduction des COP, avec obligation d'avoir au moins 1 entretien avec la famille de chaque élève, ce qui est très prenant, sans aucune indemnité supplémentaire bien sûr !  

·        les fameux livrets de compétence arrivent et vont représenter une lourde charge pour les enseignants (il faudra concocter et faire passer des évaluations en fonction des compétences, puis remplir les livrets). Le socle commun (Loi Fillon de 2005) fournit les bases de l'éducation mais n'a plus  vocation à préparer l'ensemble des élèves à une poursuite d'étude vers les 3 voies de la seconde !

·        L'assouplissement de la carte scolaire ("désectorisation") vide les établissements difficiles et leur fait perdre des heures et des postes (malgré les promesses). Les prévisions d'effectifs des principaux et du rectorat (qui les minorent) sont souvent différentes lors du vote de la DGH, et les effectifs restent flous jusque fin juin, début juillet !

·        le renforcement du rôle pédagogique du chef d'établissement et du Conseil pédagogique (aux membres nommés par le chef d'établissement) limite fortement le rôle du CA (aux membres élus). C'est la réforme des EPLE (Etablissements Publics Locaux d'Enseignement).

·        enfin, certains suggèrent qu'une nouvelle réforme regroupe des disciplines : lire l'interview d'A. Compagnon, dans Le Monde  du 10/02/10, qui préconise un "pôle" humanités et un "pôle" scientifique pour que les élèves aient moins d'enseignants devant eux.

Dans les lycées :

  • l'actuelle réforme (en cours, elle s'appliquera en 2nde en septembre 2010) a fait du bruit : les partisans de l'histoire-géo en S se sont fait entendre. Mais les sciences économiques et sociales, aux horaires réduits, protestent contre leur programme sensiblement modifié : moins de réflexion sur les problèmes économiques et sociaux, (plus question d'aborder l'emploi, le chômage, les inégalités sociales, le rôle des syndicats, par exemple) ; mais davantage de gestion et de "microéconomie". Dénonçant cet abandon de la sociologie et cette dérive vers le tout économique, le sociologue François Dubet vient de démissionner de la Commission des Programmes. En français : perte d'heures de français en 2nde, et en Terminale L (étrange façon de "revaloriser" la filière L!). Les heures de Langue sont globalisées entre LV1 et LV 2... Des horaires-planchers pour les disciplines et un volant d'heures qu'il faut discuter pour se répartir. Résultat : toutes les disciplines sont déjà sur les rangs pour se voir attribuer les heures dédoublées, elles aussi globalisées : « diviser pour régner » ? Les équipes pédagogiques ne risquent-elles pas d'éclater au profit des batailles disciplinaires ?  
  • l'accompagnement personnalisé (AP) & le tutorat : une bonne idée, mais tout d'abord nombre de professeurs de lycée n'y sont pas formés ; ensuite, certains y sont hostiles, ne désirant pas entrer dans ce type de rapport avec les élèves ; et enfin, les élèves, le souhaitent-ils ? Son contenu est très flou : "des activités coordonnées de soutien, d'approfondissement, d'aide méthodologique et d'aide à l'orientation" qui peuvent prendre "la forme de travaux interdisciplinaires". Chaque élève aurait droit à « 2 h d'AP par semaine»  et à un « tuteur » qui le suivrait de la 2nde à la Terminale. Beau principe, mais concrètement ? Combien cela fera-t-il d'heures-profs pour une classe de 30-35 élèves, et combien d'élèves pour l'AP par petits groupes (s'il y en a) ? En fait, tout se joue là : dans les moyens, l'application concrète. Or, il faudra faire des choix dramatiques, le "volant" des heures allouées servant à la fois aux dédoublements disciplinaires (en sciences, langues, etc.) ET à l'AP.
  • D'autre part, travailler avec les élèves sur leur projet d'orientation n'est pas inintéressant, mais n'est-ce pas aussi le rôle du professeur principal ? Si ce n'est pas lui qui suit tel élève en AP, quel fouillis ! Enfin, cela entérine le fait que l'orientation des lycéens (y compris post-bac) est de plus en plus confiée aux professeurs, comme en collège, le nombre de COP (Conseillers d'Orientation Psychologues) étant en baisse notable !
  • les enseignements d'exploration sont laissés à la libre appréciation des établissements. Il n'y aura donc plus la même offre partout : que devient l'Éducation dite nationale ? Sans compter qu'encore une fois les disciplines seront en concurrence pour grappiller des heures...
  • enfin, le pouvoir du Proviseur s'accroît notablement. Il s'appuiera sur un Conseil Pédagogique, qu'il est libre de constituer comme il le veut. Il présente le projet d'établissement au C.A., et, si celui-ci le refuse, il peut passer outre... Les instances "démocratiques" du lycée ne deviennent-elles pas des coquilles vides ?

Conclusion : engagée sans réelle concertation, dans la précipitation (ce "projet" de réforme est "en consultation" du 26 janvier au 12 mars, mais les décrets d'application et les horaires sont déjà publiés au B.O. du 4 février ! Et des directives générales ont déjà été données aux éditeurs quant aux programmes : il faut bien que les spécimens de manuels soient prêts en juin/juillet pour les commandes), cette réforme est-elle bien pensée ? Les beaux principes sont attrayants, leur application concrète fait déjà grincer des dents, alors que les projets de DHG se précisent... Il est fort à craindre que cette réforme ne cache, comme en collège, que des redéfinitions de service et des suppressions d'heures et de postes ... au détriment des élèves qui ont le plus besoin de cours et d'aide.  

      Pour les futurs enseignants : c'est encore plus dramatique

·        calendrier modifié et très serré ("intenable" disent certains) des examens et concours pour l'année 2010-2011 ; pas assez de temps pour les préparer convenablement.

·        suppression des IUFM, remplacés par ... rien ! Donc, cela revient à supprimer l'année de formation devant élèves. Désormais, les néo-titulaires (après Bac + 5) seront envoyés directement et à temps plein devant les classes en septembre, et feront juste quelques stages ! Oh, mais pas d'inquiétude : ils seraient "accompagnés" (comme les petits le jour de la rentrée, dites donc) et feraient cours jusqu'à la Toussaint "en présence d'enseignants expérimentés" (mais par qui ces derniers seront-ils remplacés devant leur propre classe ? Allez savoir). Puis ils devront nager tout seuls de novembre à février-mars, et auront leur premier stage pédagogique réel au printemps (mieux vaut tard que jamais ... pour apprendre tout ce qu'ils n'auraient pas dû faire au début ? Et qui les remplacera dans leur classe ?)

Conclusion : ces super-collègues seront immédiatement opérationnels (ils seront tout de suite enseignants alors que nous le sommes devenus...). Cerise sur le gâteau : leurs élèves verront défiler 3 professeurs dans l'année, véritable chance pour bien les préparer au collège ! (surtout si ce sont des maternelles ou des CE1)...  

Devant un tel démantèlement et de telles attaques, certains disent un tel mépris, le monde enseignant est profondément amer, et se sent floué, ceux qui ont cru aux réformes et les ont soutenues, et ceux qui n'en voulaient pas. Tous les sites syndicaux et toutes les associations disciplinaires regorgent actuellement de messages désabusés ou anxieux... Pire : les professionnels de l'éducation se sentent dépossédés de leur professionnalisme !  

Plus que jamais, les chrétiens dans l'enseignement public doivent être attentifs, à l'écoute des élèves et des collègues, et faire entendre leur voix :

Les questions que des enseignants chrétiens peuvent se poser :

  • qu'est-ce qu'une école « juste », et juste pour tous ? (à ce sujet, les travaux de Marie Duru-Bellat et Eric Charbonnier sont éclairants, et peuvent servir de points de départ à une réflexion).
  • qu'en est-il de l'option préférentielle pour les "pauvres" et les "petits" ? Qui a besoin de plus, et comment ? Comment compenser les injustices sociales ? Comment cela devrait-il se traduire dans nos divers établissements ?
  • plus largement, quelle Espérance nous anime encore ? Quelle « Bonne Nouvelle » faire retentir aujourd'hui dans l'école ? Et comment ? ...

          Nos équipes peuvent nous aider à y réfléchir...

Cathy REALINI
Ile-de-France

(Texte publié dans Lignes de Crêtes n° 6)

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