samedi, 24 avril 2010 01:16

Turbulences : voler aux instruments ?

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Entre amertume et résignation, comment trouver une voie d'espérance ?

avril 2010

VOL EN ZONE DE TURBULENCES :
ET SI ON VOLAIT AUX INSTRUMENTS ?
 

Dans le dernier numéro de Lignes de crêtes, l'article intitulé "École : vol en zone de turbulences" nous a brossé un panorama bien sombre des réformes en cours dans l'Éducation Nationale, qu'il s'agisse de l'école élémentaire, du collège, du lycée ou de la formation des maîtres ; et encore manquait-il à ce tableau "noir" le point de vue, guère plus encourageant, des collègues du Supérieur ! Il est incontestable que l'École est actuellement l'objet d'une offensive globale probablement sans équivalent dans les décennies récentes, fruit d'une analyse politique qui la voit d'abord comme un repaire de nantis inefficace et coûteux, et d'une volonté manifeste de la mettre au pas. Est-ce à dire que la situation de l'École en France est aujourd'hui désespérée, et que nous n'avons plus le choix qu'entre une amertume plaintive ou une acceptation résignée des mesures gouvernementales, quelles qu'en soient les conséquences ? Comme un trop grand nombre de nos collègues enseignants, allons-nous nous installer dans la lamentation perpétuelle, tout en cherchant loin de l'école (la gym, le cinéma, ou la préparation des prochaines vacances) un dérivatif à nos frustrations professionnelles ?

Cependant, quelques questions en fin d'article nous engageaient à ouvrir une réflexion sur les attitudes possibles dans ce genre de situation ; je voudrais, bien modestement, essayer d'y répondre pour mon compte, en espérant que d'autres apporteront aussi leur point de vue. Car si le vol à vue ne paraît plus praticable, on pourrait peut-être essayer le vol aux instruments…

 

Amertume ou résignation, il me semble en effet que des enseignants de l'École Publique qui disent trouver leur inspiration et leur boussole dans l'Évangile de Jésus-Christ peuvent difficilement consentir à l'une ou l'autre attitude ; d'une part parce que l'amertume est fondamentalement étrangère au message de l'Évangile, mais aussi parce que la résignation équivaudrait à accepter de sacrifier les jeunes qui nous sont concrètement confiés aujourd'hui, dans l'attente d'un hypothétique "âge d'or". Après tout, nous sommes en France, et au XXIème siècle. Quels que soient ses défauts – et Dieu sait s'ils sont réels ! – la démocratie existe dans notre pays, le peuple a régulièrement l'occasion de s'exprimer par la voie légale, élections ou même droit de manifestation, et la situation générale n'est donc pas bloquée. Il nous faut chercher des issues dans ce cadre légal, sans hésiter à payer de notre personne : enseignants du "public", nous sommes plus que quiconque concernés par le fonctionnement de la démocratie, qu'il s'agisse d'y tenir pleinement notre propre place ou d'y préparer les jeunes qui nous sont confiés.

Mais tout cela ne signifie pas qu'une voie médiane soit facile à tracer. Pour y aider je voudrais proposer, dans cet article, une démarche en trois temps : comprendre, résister et entreprendre. Ce qui revient à examiner les justifications, bonnes ou moins bonnes, des décisions annoncées, mais aussi à essayer de suggérer quelques lignes d'action susceptibles de nous permettre de sortir de l'inertie, de l'amertume ou de la résignation.

Comprendre

          Comment se fait-il donc que l'enseignement français soit actuellement soumis à pareille épreuve ? Il nous faut d'abord tenter de comprendre si, au-delà de la perversité qu'on a toujours tendance à attribuer à la "hiérarchie" comme aux pouvoirs publics, un certain nombre de raisons objectives – ou de choix discutables – ne justifient pas les mesures qui nous accablent ; et par la même occasion, quelle est notre part de responsabilité, individuelle ou collective, dans ce qui nous arrive.

Au-delà des arguments multiples, il semble que deux raisons principales expliquent la plupart des mesures prises : pour commencer, la perception d'une situation économique de la nation qui oblige à des coupes sombres dans les dépenses, et en particulier dans un poste budgétaire très lourd, celui des effectifs de fonctionnaires, dont les enseignants sont les plus nombreux. Et par ailleurs une majorité politique qui adopte volontiers les options "anti-pédagogistes" des tenants d'un retour aux "méthodes traditionnelles", au règne du "bon sens" et à la prééminence des connaissances académiques sur la pédagogie ; quand elle ne trouve pas simplement inutile de former des jeunes destinés, sur le marché du travail, à être la "chair à canon" des modernisations et délocalisations industrielles.

          Examiner la première explication revient à ouvrir une discussion de nature directement économique, et donc politique, où chacun peut légitimement avoir ses choix et ses options. Dans le contexte de la mondialisation libérale, notre situation actuelle est effectivement difficile, d'autant que la compétition internationale ne s'embarrasse guère d'équité ; et on ne peut contester que limiter la part de la solidarité nationale qu'assument les plus riches n'est guère un moyen de garantir cette équité. Mais puisque nous nous réclamons de Jésus-Christ et de l'Évangile, il me semble que nous ne pouvons pas non plus éviter un minimum d'examen de conscience (vous savez, l'affaire de "la paille et la poutre"), qui nous amène à nous poser quelques questions fondamentales. Bien sûr, elles concernent aussi tous les autres citoyens, et en particulier les fonctionnaires :
- puisque le gouvernement est désigné par nos votes, quelle est la part donnée dans les options des partis à la solidarité entre tous, quelle est la liberté laissée à la compétition et à la loi du plus fort ? Nos choix électoraux prennent-ils prioritairement ces facteurs en compte, ou plutôt notre humeur ou nos sympathies du moment ?
- les fonctionnaires de l'Éducation Nationale que nous sommes peuvent-ils soutenir qu'ils font toujours les efforts d'efficacité et de bonne gestion qui les rendraient inattaquables quant à l'utilisation des deniers publics ? Que leur première préoccupation est toujours de fournir le meilleur service possible en échange de leur rémunération ? Et nous pourrions sans doute nous poser encore bien d'autres questions du même ordre…

          La deuxième explication est plus directement en lien avec l'univers de l'éducation : les "anti-pédagogistes" ont pour nos gouvernants actuels le double attrait de conforter leurs idées simples sur la formation des jeunes – il est tellement tentant d'oublier la complexité des situations pour s'en tenir aux "valeurs sûres" – et de nier toute justification à ces dispositifs variés qui coûtent de l'argent, depuis les RASED jusqu'aux IUFM. Nous pouvons le regretter, mais combien d'entre nous rendent possibles ces démantèlements en se désintéressant pratiquement de tout ce qui déborde leur classe ? Et là encore, il faut nous poser quelques questions :
- faisons-nous l'effort de nous infomer pour savoir comment les candidats qui briguent nos suffrages, au plan politique mais aussi au plan syndical, se situent par rapport à ces paramètres pédagogiques? Sommes-nous nous-mêmes soucieux de ne pas nous contenter d'adhérer à un syndicat "assurance carrière", mais de participer activement à la définition et à la mise en place des nécessaires évolutions pédagogiques ?
- avons-nous toujours la préoccupation du travail en équipe, de l'analyse des situations scolaires réelles et de la recherche de solutions innovantes ? Ou nous réfugions-nous plutôt dans des pratiques individualistes et routinières qui nous sécurisent à bon compte ?

          Tout cela revient à dire que nous devons nous défier des analyses simplistes, en noir et blanc, pour nous efforcer de discerner les innombrables nuances de notre réalité professionnelle. Du coup, les types d'actions possibles et souhaitables apparaissent forcément diversifiés – et différentes options légitimes.

Résister

          Ces questions une fois posées, il peut apparaître que le mur auquel nous avons le sentiment de nous heurter se situe principalement au niveau de la politique décidée par une majorité légitimement élue, mais avec laquelle les enseignants sont majoritairement en désaccord ; nous sommes donc bien toujours dans le cadre du jeu démocratique. Mais comment y tenir notre rôle de "minoritaires" ? C'est là qu'intervient la deuxième étape de notre démarche : chaque fois que cela apparaît justifié, résister. "Pour exister", diraient certains ; en tout cas, pour ne pas laisser advenir ce qui nous paraît une régression.

          Je ne mentionnerai que pour mémoire une tradition pourtant fortement ancrée dans l'Éducation nationale, le recours à la force d'inertie. Combien de "réformes" plus ou moins heureuses se sont perdues dans les sables après avoir reçu un commencement d'application, mises en œuvre sans conviction par la hiérarchie intermédiaire, privées des moyens humains ou pédagogiques qui leur auraient été indispensables pour réussir, plus ou moins "oubliées" par les enseignants à la base, en attendant tout simplement qu'arrive le ministre suivant (une attente rarement bien longue) et qu'elles soient remisées sans bruit ! Elles forment un long cortège d'initiatives dont certaines, d'ailleurs, étaient plutôt bien inspirées et auraient pu améliorer le fonctionnement de l'École ; mais elles se sont heurtées soit au conservatisme – bien réel aussi, hélas – du monde enseignant, soit à son exigence de moyens toujours plus abondants, et n'ont pas réussi à s'imposer. Et à vrai dire, pour certaines d'entre elles au moins, on ne peut que s'en féliciter. Avec aujourd'hui une différence de taille : une logique globale de réduction des dépenses publiques qui ne dépend pas d'un ministre particulier, mais est voulue au plus haut niveau de l'État et maintenue contre vents et marées.

Ce qui explique que certains, les "désobéisseurs" en particulier, aient choisi de ne pas se contenter de cette résistance efficace mais discrète, pour aller à l'affrontement en proclamant haut et fort leur refus d'appliquer ce qui leur semble mauvais pour les jeunes qui leur sont confiés. Et d'en assumer personnellement les lourdes conséquences, ce qui est tout à leur honneur. Fin août dernier, CdEP leur a apporté son soutien dans un communiqué qui n'a pas été beaucoup publié par la presse, mais qui est toujours disponible sur ce site. Leur attitude n'a pas (encore ?) réussi à se généraliser suffisamment pour entraîner un recul des responsables politiques. Et ceux qui l'ont adoptée méritent admiration et soutien, même si on comprend facilement que peu de collègues se sentent la force de les imiter.

 Entreprendre 

Cela signifie-t-il que si nous ne nous sentons pas la force d'un lourd sacrifice, au moins financier, nous ne disposons plus d'aucun moyen d'action ? Personnellement, je ne le crois pas. Je maintiens qu'il existe toujours des marges de manœuvre, si réduites soient-elles, que nous pouvons utiliser pour être concrètement utiles à nos élèves ; et que nous devons être continuellement en quête de ces marges et de leur utilisation. Autrement dit, qu'il est toujours possible d'entreprendre, et que c'est sans doute la meilleure réponse à donner à ceux qui nous taxent d'inefficacité.

Par exemple, la bonne disposition d'une administration locale – IEN, principal de collège ou autre – qui accepte ou même encourage nos initiatives ; en profitons-nous chaque fois que possible pour faire avancer les choses, mettre en place un cadre plus éducatif, donner plus d'impact à notre enseignement, de préférence en collaboration avec des collègues, aussi modestement que ce soit ? Entreprenons-nous de mettre en place une plus grande autonomie de nos élèves, de pratiquer une pédagogie par objectifs, de travailler par groupes de besoins ? Et de faire tout cela en collaboration avec tous les collègues de bonne volonté  ? Combien d'occasions de ce type n'avons-nous pas laissé passer, faute d'énergie et d'esprit d'initiative ?

Par exemple encore, ces "heures sup" défiscalisées qui se multiplient actuellement, selon la logique du "travailler plus pour gagner plus", et qui sont censées pallier plus ou moins la disparition des postes : avons-nous la volonté de les refuser, quel que soit le sacrifice financier ? Faisons-nous prévaloir la qualité de notre travail ou un petit supplément d'aisance matérielle ? Sommes-nous capables de faire le choix d'une existence un peu plus frugale au profit de l'emploi des enseignants qui sont concrètement nécessaires ? En un mot, sommes-nous disposés, chacun pour notre compte, à payer le prix de la solidarité ?

          Mais aujourd'hui, dans le cadre d'un service public national, nous ne pouvons pas nous contenter de modestes initiatives individuelles ou purement locales. Il nous faut poser à frais nouveaux la question de notre engagement militant dans l'Éducation, autant dans des associations pédagogiques que dans le cadre des syndicats. Il y a une désaffection de l'action collective qui est fortement dommageable, non seulement à la défense de nos carrières individuelles, mais surtout à la bonne marche, voire à l'existence du service public d'éducation nationale. C'est pourtant lui que cherche à promouvoir CdEP, au bénéfice de tous les jeunes sans distinction de milieu, de ressources ou d'appartenance. Et il nous appartient, en tant que porteurs de l'Évangile de Jésus-Christ, de favoriser inlassablement tout ce qui va dans le sens de plus de solidarité, d'attention aux plus petits, de partage, plutôt que d'enrichissement de quelques-uns. En avons-nous toujours la préoccupation ?

          Voilà donc quelques instruments pour faciliter notre "vol en zone de turbulences" en évitant le crash, et en limitant les dégâts autant que faire se peut. Aussi difficile que soit la situation, il me semble que les chrétiens que nous sommes ne peuvent se contenter de baisser les bras. Au contraire, il nous faut être de ceux qui, animés par l'Esprit Saint "ne cri(ent) pas, n'élèv(ent) pas le ton,(…) ne romp(ent) pas le roseau broyé, n'étei(gnent) pas la flamme vacillante" (Isaïe 42, 2-3), mais se lancent modestement et courageusement dans l'action à la fois individuelle et collective. Nos instruments d'enseignants, ce sont l'effort pour comprendre et analyser les situations, la volonté de résister à ce qui nous paraît inacceptable et l'engagement pour remodeler une école aujourd'hui bien inadaptée à la société française. L'entreprise est sans doute plus difficile aujourd'hui qu'elle ne l'a été depuis longtemps, mais ce n'est qu'une raison supplémentaire de ne pas la remettre au lendemain.

Gérard Fischer
Reims, avril 2010

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