Quand le théâtre enlève les masques

14 février 2016 By

 ... ou : comment un atelier théâtral pratiqué en classe (d'abord à travers jeux, mimes, improvisations ; puis la confrontation à quelques "grands" textes à lire, dire, jouer...) fait bouger les lignes, délie les langues de mes élèves, et m'aide à changer de regard sur certain-e-s... 

13 février 2016

            Me voilà de retour après un "hiver morose" pour tout un tas de raisons. Passons. Une semaine avant les "vacances d'hiver", mi-février, la fatigue est là, mais l'enthousiasme est revenu, le "plaisir" et les joies de ma "vie de prof" aussi. Cette année, animer l'atelier de pratique théâtrale chaque mercredi après-midi au lycée, est l'un de mes grands plaisirs, comme une gourmandise après le café !

bonbons  

            J'y retrouve de 6 à 8 élèves, de 2nde, 1ère et Terminale (S, s'il vous plaît), tous volontaires pour "jouer" ensemble ; et, depuis janvier, le groupe bénéficie de la présence et des compétences d'Aurélie, jeune metteure en scène "qui monte", dont le caractère enjoué et le professionnalisme sont un  +  indéniable !

            Pas de raison que ce qui plaît à quelques-uns ne profite pas à tous ! Du coup, Aurélie est intervenue 2 heures dans deux de mes classes :

            En 1ère L, les élèves, plus mûrs et qui s'entendent bien, accrochent très vite, entrent dans le jeu des mimes et des impros, et se lancent même dans de véritables numéros : l'un monte sur une table, un autre saute et danse de façon énergique, la troisième fait la roue ... et tout cela dans la salle de classe ! (tables et chaises ont été reléguées contre les murs). Applaudissements et fous-rires ponctuent les prestations, mais aussi, au fur à mesure que des paragraphes de textes de Voltaire, Diderot, Saint-Simon (hé oui, excusez du peu !) sont proposés au "jeu", toute une réflexion sur le sens de telle phrase, le sens du texte, ou sur sa parodie, son détournement, se fait jour... Et surtout certains élèves osent "se lâcher", lire et interpréter un texte avec ardeur, enthousiasme, humour .. J'en vois qui se décrispent, et cela me fait un bien fou ! Évidemment, me mêlant par moments au "jeu", je me suis vu proposer une interprétation d'un court passage de Voltaire en "syndrome de Gilles de la Tourette" par des élèves ravis de taquiner leur prof ! Mais la Sidonie ne s'est pas dégonflée, sans aller jusqu'à de trop gros mots quand même : « Crotte de bique à pédale » les a interloqués et fait sourire, et « ᾿tain ... ail et fines herbes ! » m'a valu des applaudissement au bout de 2-3 secondes.

       

            Le soir même, je retrouve mes élèves au théâtre, pour une interprétation (très réussie) d'un "classique" que nous sommes en train d'étudier, Les Liaisons dangereuses : « Madame, c'était super, ce matin ! » m'ont dit quelques filles pendant que nous patientions pour gagner nos places. Outre les rires, la bienveillance de tous et l'absence de jugement et de moqueries, que j'ai vraiment appréciées, le fait de maltraiter un peu les textes de "grands z'ôteurs", de les désacraliser, puis de se les approprier pour les "offrir" aux auditeurs, en articulant bien, en respectant ponctuation et liaisons, en y mettant une « intention » (dixit Aurélie, qui n'aime pas l'expression "mettre le ton" et nous a expliqué pourquoi), tout cela a fait que les élèves ont lu et "ressenti" ces écrits différemment. Jusque là objets d'étude, d'analyse littéraire, d'explications de textes fastidieuses et pointillistes, ils sont devenus paroles à susurrer ou à gueuler (hé oui : Flaubert testait bien son style dans son « gueuloir »), phrases à jouer avec le corps, paroles vivantes, parce que reprises par de jeunes bouches et atteignant de jeunes oreilles. Quel plaisir pour moi !

paroles  

*      *      *      *      *

            L'après-midi, le défi pour Aurélie et moi : faire la même chose dans ma Seconde si olé-olé... (celle à 36 élèves, au niveau on ne peut plus hétérogène ; pas de réelle ambiance de classe, mais des petits groupes qui s'observent avec parfois méfiance, voire moquerie, voire pire ; guère de participation en classe ; ouf, n'en jetez plus !). Et on va faire du théâtre 2 heures avec cette classe-là ? – Hé bin oui, on va faire... ou essayer de faire.

 im possible  

            Ce fut nettement plus laborieux... mais la 2ème heure a vu éclore de vrais talents, il y a eu quelques surprises, avec des extraits de L'Ile des esclaves de Marivaux, et en impro. J'ai vu des changements de "masque" ou de "personnages", de "rôle" si je puis dire : des "jeunes premiers" de mes cours ordinaires (de "bons élèves") ont eu du mal à appliquer les consignes et à briller. Alors que des "bouffons", des "seconds rôles" voire des "figurants"(j'entends par là ceux de mes "loulous" qui ne prennent jamais la parole en cours parce qu'étiquetés "mauvais élèves" ; ou parce que je les reprends et corrige trop vite au lieu d'accueillir leur participation ; ou parce que le français "les gonfle" et que les textes sont "trop durs"...), certains de ceux-là, donc, ont joué le jeu à fond et offert à tous de sacrés moments de rigolade, tout en suivant bien les indications d'Aurélie et en ne "faisant pas leur petit numéro" de pitre juste en tirer gloire devant la classe, mais bien pour servir le texte ou la situation de jeu imposée. Deux d'entre eux notamment, qui ont été très applaudis, et à juste titre, sont repartis avec un sourire éclatant et un « Au revoir madame ! » sonore et enjoué, qui sentait vraiment l'envie de me revoir, ou tout au moins c'est ce que j'en ai retiré comme impression, alors qu'ils se "sauvent" d'habitude du cours de français en bredouillant une vague formule qu'étouffe surtout un énorme soupir de soulagement. Là aussi, ces moments d'impro ou de "jeu" d'une scène de théâtre, ces élèves ovationnés et ces sourires, je les ai reçus comme un cadeau !   

cadeaux   

            Oui, quelle belle journée j'ai vécue, ce vendredi, avec ces jeunes lycéens, grâce au théâtre !    

 

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