lundi, 21 avril 2014 00:00

La prudence, vertu évangélique ou oubli de l'Évangile ?

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"Voici que moi, je vous envoie comme des brebis au milieu des loups ;
soyez donc prudents comme les serpents et candides comme les colombes."
(Mt 10, 16)

 

Le 10 mars 2014, le Conseil Famille et Société de l'épiscopat français annule l'invitation de la philosophe Fabienne Brugère à intervenir dans une de ses sessions de formation. Elle était l'objet d'une campagne de l'extrême droite l'accusant d'être une adepte de la "théorie du genre".

Le 14 mars 2014, le diocèse de Reims lance une "réflexion en secteurs vers l'avenir" sur les priorités pastorales et les rôles respectifs des clercs et laïcs dans leur prise en compte. Mais il n'envisage pas un synode diocésain.

 

            Le verset de Matthieu placé en exergue de ce texte est à la charnière du chapitre 10, il suit l'envoi en mission de ses apôtres par Jésus et précède les mises en garde qui doivent les préparer, mais aussi la promesse de l'assistance de l'Esprit dans leurs épreuves. Comme c'est le plus souvent le cas pour les attitudes vraies, Jésus leur propose une ligne de conduite qui est un paradoxe, une tension constante, une ligne de crête à parcourir : allier la prudence des serpents à la candeur des colombes !

            Ce mois de mars 2014 a vu se produire deux affaires apparemment sans grand rapport, mais qu'il me paraît intéressant de rapprocher. D'un côté au plan de l'Église de France, l'ostracisme jeté sur une philosophe qui a commis l'imprudence de s'intéresser aux théories de Judith Butler sur le "genre", mais devait intervenir dans le cadre de sa spécialité propre, le "care" (le soin donné à l'autre). De l'autre au niveau de Reims, une démarche bienvenue d'invitation à une réflexion sur l'avenir de l'Église diocésaine, mais qui reste étrangement émiettée dans les secteurs pastoraux et n'envisage pas de déboucher sur un synode diocésain.

            Et un point commun : la "prudence". "Cette décision nous a été dictée par la sagesse," explique Mgr Brunin, évêque responsable du Conseil, à propos du retrait de l'invitation à Fabienne Brugère. "Les conditions du dialogue ne sont pas réunies…" (voir l'article dans La Croix)

Et du côté rémois, "Je pense qu’un synode n’est utile que quand les personnes y sont prêtes, et cela n’est pas pour moi évident" répond un responsable diocésain contacté à ce sujet.

Autrement dit, dans l'Église, le dialogue, c'est de la dynamite !

C'est là qu'il nous faut revenir au paradoxe de l'Évangile : "prudents comme les serpents", mais aussi "candides comme les colombes". Au fil des siècles dans nos contrées, de nombreux saints ont su allier les deux qualités, souvent en faisant passer d'abord la candeur, qui est un autre nom de la confiance en l'Esprit Saint, et quelquefois dans l'oubli de toute prudence. C'est d'ailleurs ce qui leur a valu d'être proposés en exemples au peuple chrétien.

l'institution n'a d'autre légitimité
que de rassembler le peuple chrétien dans la louange 
pour lui permettre de témoigner devant les hommes
de la candeur de Dieu 
qui donne sans compter et pardonne sans mesure
 

 

De son côté par contre, l'institution Église a le plus souvent fait preuve de prudence, en privilégiant la transmission de la doctrine officielle et en limitant la discussion autant que faire se pouvait. L'Évangile nous proposerait-il donc une répartition des rôles ? Aux saints la candeur, à l'institution la prudence ? C'est évidemment intenable, puisque l'institution n'a d'autre légitimité que de rassembler le peuple chrétien dans la louange pour lui permettre de témoigner devant les hommes de la candeur de Dieu qui donne sans compter et pardonne sans mesure. Comment pourrait-elle le faire autrement qu'en vivant cette candeur dans une absolue confiance en l'Esprit Saint ?

Là se trouve l'ornière dont notre Église de France doit sortir. La tentation, en ces temps d'effondrement de la pratique religieuse et de vocations sacerdotales au compte-gouttes, est de nous replier sur ce qui paraît le plus sûr. Les générations qui ont vécu Vatican II disparaissent peu à peu, ou n'ont plus la force d'être encore moteurs dans l'Église. Alors on se tourne vers ceux qui, depuis quelques décennies, ont prospéré, souvent dans l'ignorance des orientations du Concile, et se considèrent comme l'espoir de l'Église, en particulier ces "communautés nouvelles" et ces jeunes prêtres qui remettent au goût du jour les vieilles dévotions repeintes à neuf. On fait de l'Église un cocon sécurisant où l'on retrouve la "religion de toujours" (c'est-à-dire du XIXème siècle !), quitte à en sortir à l'occasion pour "dire son fait" à une société perçue comme hostile ou cathophobe, sous couleur d'annonce de l'Évangile – les Manifs pour tous et autres mouvements d'opposition aux évolutions d'une société qui ne puise plus ses références dans la doctrine de l'Église en ont été une illustration. Mais tout cela a-t-il encore quelque chose à voir avec l'Évangile ?

L'Esprit Saint – au moins nous le croyons – nous a donné il y a un an un pape qui nous propose de revenir puiser dans l'Évangile la candeur des colombes, de nous détourner des querelles de rites et des arguties juridiques, de cesser de croire nous protéger ou protéger notre institution pour aller aux marges, inviter au festin les boiteux et les estropiés de la vie, les publicains et les prostituées. Mais nous continuons à jouer la "prudence" (pas celle de l'Évangile, hélas !), à faire machine arrière devant la première manifestation de désaccord, et à tenir le dialogue entre les croyants pour une entreprise dangereuse.

Quels hommes de peu de foi nous sommes ! Quel manque de confiance en l'Esprit que Jésus nous a promis sommes-nous capables de manifester ! Et comment pouvons-nous espérer annoncer à nos contemporains le message de l'Évangile, si la seule sagesse que nous osons pratiquer est la sagesse humaine ! Il n'y a pas d'autre prudence légitime pour des chrétiens que celle de la conversion intérieure, de l'écoute mutuelle et de l'accueil de l'autre, en commençant par celui qui nous est le plus lointain. Mais surtout pas en renonçant au dialogue fraternel.

A Reims comme plus généralement dans l'Église de France, quand ferons-nous enfin confiance à l'Esprit et au pape qu'il nous a donné ?

Gérard FISCHER
Reims
avril 2014

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