vendredi, 04 décembre 2009 00:00

Jean Delumeau : réfléchir et débattre

Écrit par

Pour essayer de dépasser l'indignation soulevée par l'attitude de responsables catholiques dans une période récente (2009), une contribution de Jean DELUMEAU qui garde toute son actualité.

« Texte présenté le 25 Novembre et diffusé avec de menues retouches »
(Note manuscrite de Jean Delumeau)

Chers amis,

A l’occasion de la fête de Noël, nous avons souhaité vous partager les réflexions que nous inspirent les événements survenus au début de l’année 2009 au sein de l’Eglise catholique.

Si nous vous proposons de vous associer à cette réflexion, ce n’est pas pour additionner nos aigreurs ou nous enfermer dans le ressentiment mais pour contribuer à une tâche pressante : chercher les conditions de la crédibilité du témoignage de l’Eglise dans la société actuelle pour faire connaître et annoncer l’Evangile.

L’approche de Noël nous remet en face de la fragilité de Jésus né voici plus de 2000 ans à Bethléem. La proximité d’un Dieu reconnu d’abord par les bergers, parias de leurs temps, puis par des étrangers, mages en recherche d’un salut, ne cesse de renverser nos images de puissance et de nous inviter à suivre le chemin d’un homme qui a servi ses proches, en priorité ceux qui avaient faim et soif de justice et de reconnaissance, révélant ainsi l’amour infini de Dieu pour l’humanité. Si l’événement de Noël est parvenu jusqu’à nous c’est grâce au témoignage de femmes et d’hommes qui, portés par l’Esprit, et confiants dans la résurrection de Jésus, ont transmis cette bonne nouvelle. Dans les fracas de l’histoire, au prix de mille difficultés, parfois par le martyre, au milieu d’errements et d’infidélités quelquefois scandaleuses, mais aussi par des remises en causes salvatrices, ce message infiniment précieux, d’un Dieu incarné par Jésus dans notre humanité, nous est parvenu. C’est cela la grâce de l’Eglise et c’est précisément à cause de ce cette grâce reçue par notre baptême que nous nous permettons de vous partager notre vive inquiétude.

Comme vous le savez, au début de l’année 2009, la levée de l’excommunication des évêques intégristes dont l’un négationniste, puis l’excommunication de la mère d’une petite fille qui avait subi un avortement à la suite d’un viol ont déclenché un tollé à travers le monde. Dix mois plus tard, les conséquences de ces événements n’ont pas fini d’ébranler l’Eglise catholique. Une fracture durable s’est ouverte entre l’opinion publique et l’Eglise, la crédibilité de son témoignage dans la société en est durablement affectée. Devant la gravité de cette crise, nous serions tentés de perdre confiance dans l’Eglise, des fidèles s’en éloignent sur la pointe des pieds, d’autres cherchent à établir une liste de réformes urgentes dont l’adoption pourrait insuffler à Rome et dans les diocèses plus de collégialité et culture démocratique.

Ces attitudes et ces mobilisations révèlent un profond malaise. Nous ne pouvons le laisser s’installer sans nous interroger : dans ce temps de crise, comment retrouver les gestes et les paroles qui redonnent confiance et fassent jaillir l’Espérance ? Quel témoignage produire et quels changements promouvoir ?

 

Nous souhaitons vous livrer d’abord une conviction : nous ne sommes pas propriétaires de l’Eglise, mais notre devoir de baptisé est de contribuer à ce qu’elle devienne un signe  toujours plus crédible de communion et de fraternité au moment où la planète traverse une crise économique, sociale et écologique sans précédent qui jette dans la misère plus de la moitié de l’humanité.

La question centrale est la crédibilité du témoignage des chrétiens dans cette situation. Or nous constatons qu’en divers endroits, la hiérarchie et des franges conservatrices de l’Eglise catholique se concentrent plus sur le devenir de l’institution que sur l’engagement de ses membres aux côtés d’autres femmes et hommes pour témoigner qu’il n’y a pas aujourd’hui sur cette planète deux humanités, l’une sevrée de richesses et de biens et l’autre, la plus nombreuse, en mal du nécessaire, se nourrir, se vêtir, se loger, travailler, se déplacer librement, vivre tout simplement. Quels choix faut-il accentuer, avec quel fonctionnement faut-il rompre pour sortir de la logique de la citadelle assiégée et se mettre à l’écoute des cris, des détresses et des espérances de ceux qui, d’une manière ou d’une autre sont blessés dans leur humanité ?

 

En face de cette hantise qui appelle un discours prophétique, nous voudrions livrer une autre interrogation : est-il encore possible de considérer l’autre qui ne croit pas au Christ ou qui croit autrement, sans forcément se référer à Dieu, comme moins humain que celui qui confesse la foi catholique ? Dans leur diversité, nos expériences de rencontres et d’engagements infirment ce verdict. La vérité que nous tentons de rechercher, la liberté et la justice pour lesquelles tant de personnes se battent, la vie que nous tentons de favoriser ne sont pas notre propriété, ni celle des chrétiens, ni celle de l’Eglise. Nous croyons qu’elles sont données par Dieu  mais c’est dans un dialogue fécond, franc avec l’autre croyant autrement, sans surplomb présomptueux et sans négation bien sûr des sources spirituelles dans lesquelles nous puisons, que ces rencontre et engagements serviront l’humanité de l’homme et contribueront à résister au mal qui le traverse. C’est dans le dialogue avec l’autre que la foi chrétienne se fait chemin de vie et que l’Eglise se décentre pour aller rejoindre Celui qui la précède en Galilée. C’est dans ce mouvement que, selon l’expression de Paul VI, l’Eglise se fait « conversation avec la société »  de laquelle elle est intimement solidaire.

Comment donc faire en sorte que le témoignage de l’Eglise quitte cette position de surplomb qui ferme le dialogue au lieu de l’ouvrir ? Quels changements favoriser pour que, dans la diversité de leurs charismes, les communautés chrétiennes deviennent servantes d’humanité ?

 

La troisième piste de réflexion découle des deux précédentes : que faut-il changer dans la vie de l’Eglise pour que son témoignage redevienne crédible ? Quand elle élabore ses prises de positions, l’Eglise peut-elle ignorer plus longtemps  la prise en compte de la culture (démocratique) de ses membres ? Certes les communautés chrétiennes fondées sur le Christ ressuscité ne sont pas des démocraties au sens strict puisqu’elles tiennent leur légitimité de la succession des apôtres. Mais elles ne peuvent plus ignorer , comme c’est trop souvent le cas , l’aspiration à la participation du plus grand nombre à l’élaboration des décision qui les concernent. Elles ne peuvent pas plus ignorer la présence massive de femmes en leur sein et continuer à les cantonner trop souvent encore à des rôles subalternes. Nous avons la conviction que le fait de donner aux baptisés des marges d’initiatives et de paroles beaucoup plus larges ne nuit pas à la communion mais la renforce.

Quelles réformes engager, quelles initiatives prendre pour entrer dans cette dynamique ?

 

Vous l’aurez compris, cette lettre vous est adressée pour que vous puissiez nous dire en retour si ces questions vous rejoignent et comment vous y  répondez. Nous serions en effet heureux de recevoir vos contributions d’ici le 1er mars prochain. Un nouveau texte enrichi de vos apports pourra ainsi vous être adressé à la Pentecôte 2010.

Nous déterminerons alors comment poursuivre cette démarche : organisation de rencontres, session autour d’un thème central, propositions plus précises à faire avancer dans l’Eglise, rencontres avec nos évêques respectifs, livre blanc, etc.

Espérant que vous réserverez  bon accueil à notre démarche nous vous souhaitons un joyeux Noël.                                                                            Fraternellement.

Jean DELUMEAU

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