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mardi, 14 décembre 2010 09:39

Printemps discret sur l'Église de France ?

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Entre épreuves et renouveau, la passion de l'Évangile.

Il fait bon dans l'amphi clair de l'avenue de Breteuil, mais au-dehors les bourrasques de neige se succèdent en ce samedi 4 décembre 2010, où l'Observatoire Foi et Culture de la Conférence des Évêques de France (CEF) a invité à Paris un certain nombre de représentants de mouvements pour un colloque autour du rapport "Entre épreuves et renouveaux, la passion de l'Évangile", adopté par la CEF en 2009, que nous avons bien sûr tous lu avec intérêt. Et peu à peu la question vient à l'esprit : cette météo hivernale est-elle réellement représentative de l'état actuel de notre Église, comme nous le ressentons fréquemment, ou annonce-t-elle un printemps discret en train de surgir ?

Attentifs, Jean Handtschoewercker et moi représentons CdEP ; et à la tribune vont se succéder le coordinateur du rapport, Mgr Claude Dagens, évêque d'Angoulême, et une brochette d'intellectuels, Patrick Kéchichian (auteur et critique littéraire), Jean-Pierre Denis (La Vie), Jean-Marie Donegani (Sciences Po), Jean-Louis Schlegel (sociologue des religions) et Philippe Portier (École Pratique des Hautes Études), avec en contrepoint une brève mais marquante intervention de Bruno Tardieu (ATD - Quart monde), ainsi que des échos de l'enquête conduite actuellement par nos amis de Confrontations - AIC, présentés par Françoise Parmentier et le P. Hervé Legrand.

Au total, une suite d'interventions de qualité, bien que rendues un peu indigestes par leur accumulation, situées à des niveaux différents et plus ou moins convergentes, qui tentent de dessiner un panorama de l'Église de France aujourd'hui, avec ses ombres et ses lumières.

État des lieux...

Alors, à quoi ressemble ce panorama ? À tout seigneur tout honneur, puisqu'il était l'objet de cette réunion, commençons par le "rapport Dagens 2" et la brève présentation qu'en a fait l'auteur.

Ce qui apparaît tout de suite, c'est l'évolution du langage tenu par les responsables de l'Église. Il n'est plus question de nier les "épreuves" et le rétrécissement continu de la surface ecclésiale, ni de refuser d'en analyser les causes alors que jusqu'à une période récente on a plutôt eu tendance à rejeter la responsabilité sur l'extérieur de l'Église... Mais dans le même mouvement apparaît aussi une attention aux signes d'espoir et de renouveau, fussent-ils ténus, et une proposition ferme de ce qui apparaît aux évêques comme la seule démarche possible, un "recentrage" radical sur l'Évangile de Jésus-Christ.

L'idée centrale, c'est que la perception de l'Église dans la société a évolué ; de l'hostilité, on est en train de passer à une relative indifférence liée à une ignorance croissante, mais aussi à une certaine curiosité de ce que disent ces chrétiens qu'on a parfois envie de connaître. Et que devant cette nouvelle situation, il importe de sortir d'une perception seulement fonctionnelle de la vie des communautés chrétiennes et d'une tentation de restaurer un soi-disant "monolithisme chrétien",  pour se préoccuper de l'accueil de chacun et donner à chaque personne toute la valeur qu'elle a aux yeux de Dieu. Il s'agit de redécouvrir que l'Église n'est pas son propre but, mais qu'elle se reçoit de Dieu pour annoncer l'Évangile.

Ce trop bref aperçu ne peut remplacer, bien sûr, la lecture du document lui-même, qui est infiniment plus riche et plus nuancé ; et ceux d'entre nous qui étaient à la Réunion de Responsables de Montferrand entendent probablement dans ces paroles l'écho de ce que nous disait le P. Gérard Defois. Puis c'est en contrepoint à ce texte que se sont placées les interventions suivantes, pour éclairer divers aspects de la situation et de la réflexion en cours dans l'Église de France.

Et pour commencer par le constat de la situation actuelle, il faut mentionner l'intervention à deux voix de Confrontations - AIC. Leur enquête, toujours en cours de dépouillement, a déjà donné lieu à des interviews d'où ressort un ressenti vis-à-vis de l'Église où la "passion pour l'Évangile" et le souci d'en témoigner voisinent avec le regret que l'Église soit trop souvent un écran qui empêche de le percevoir, en particulier dans la liturgie ; la perception d'une Église "moralisatrice", au point de vouloir imposer ses conceptions à la loi civile, et la dévalorisation des sacrements (baptême des jeunes enfants) apparaissent aussi comme des pierres d'achoppement. Mais un autre point paraît tout aussi sensible, celui de la place faite aux femmes : elles sont celles sans qui l'Église n'existerait plus, mais se sentent non reconnues et subordonnées à un clergé masculin et célibataire qui à la fois a peur d'elles et leur impose son pouvoir. Un beau chantier à ouvrir !

Dans un registre voisin, la trop brève intervention de Bruno Tardieu (ATD - Quart monde), qui s'est situé comme extérieur à notre foi, mais parlant en ami, a mis l'accent sur la vision du monde "jamais sollicitée" des très pauvres ; il a situé son association comme "mouvement du refus du mépris de l'homme pour l'homme", et a dénoncé la "résurgence récente d'une violence archaïque prenant les plus pauvres comme boucs émissaires" (les Roms par exemple). Mais lui aussi a apporté une note positive, en particulier en évoquant les jeunes volontaires d'ATD, méfiants envers les idéologies mais passionnés d'expériences humaines et de contacts - et souvent venus du "travail social" traditionnel, qu'ils ne supportent plus.

Autrement dit, des situations qui appellent clairement un regard et une action évangéliques capables de restaurer l'homme - et la femme - dans leur dignité.

Des voix plus ou moins convergentes.

Dans un second temps, il me semble qu'il faudrait citer ensemble deux intervenants - Patrick Kéchichian et Jean-Pierre Denis - qui, chacun à sa façon, se font les défenseurs de l'identité catholique.

Le premier sur un mode plutôt irénique, en reconnaissant pour l'Église la nécessité de s'adapter, tout en restant "conservatrice du sens et des valeurs", en plaidant pour un renoncement à l'agressivité et à la violence au profit de la "vérité de la Parole", et en insistant sur le fait que l'identité chrétienne aujourd'hui n'est plus "héritée" mais "choisie".

Jean-Pierre Denis, par contre, dans son style plus incisif, passe en revue trois termes, celui d'indifférence, celui de visibilité et celui de mobilité. Pour lui, ce qui apparaît aujourd'hui comme de l'indifférence vis-à-vis du christianisme cache souvent ( ?) un "espérer croire" lointain ou un désir d'aimer qui n'a pas trouvé de réponse dans l'Église, et cette indifférence est donc à relativiser. Puis il examine la question de la "visibilité" de l'Église, pour mettre en garde contre ce qu'il appelle "le piège de l'ostensibilité" : ne pas être "une citadelle qu'on voit de loin, mais dans laquelle on est enfermé" ; la seule visibilité qui vaille est celle de l'Évangile, qui doit être attesté. Un aspect qui nous concerne particulièrement en tant qu'enseignants du public, et qu'il faudrait creuser, c'est son conseil de "ne pas faire de la laïcité un tabou"... Enfin, dans une époque de mobilité généralisée, y compris des catholiques, il préconise de ne plus penser l'Église en termes de "stock" (les pratiquants), mais en termes de "flux" (tous ceux qui gardent un lien avec l'Église, quel qu'il soit), et de parler en priorité aux plus fragiles, ceux qui ont rompu avec les formes traditionnelles de la foi.

Un éclairage encore différent est apporté par trois autres intervenants qui, eux, se situent davantage au niveau de l'analyse scientifique et apportent des précisions utiles pour mieux comprendre la situation actuelle de l'Église en France.

Jean-Louis Schlegel est sans doute le plus sensible à tout ce qui est déclin, contradictions et inadaptation. Il lui semble que le "langage commun" entre cette génération et le catholicisme s'est "effondré", et que l'Église - comme aussi bien la République, la laïcité, l'École, etc. - est perçue comme "vieillie et décalée". Malgré tout, il ressent dans la société actuelle autant d'attente de Dieu que d'indifférence à Dieu, et voit la foi davantage méconnue que réellement rejetée, une société devant laquelle le vocabulaire de l'Église (et en particulier du Concile) peine à s'adapter.

Jean-Marie Donegani, lui, traite de "la sécularisation et la présence chrétienne". Il explique que la société française est "la plus sécularisée d'Europe", comme en témoigne notre laïcité, qui est moins le refus de toute croyance que l'exigence de soumettre toute croyance à "l'obligation de généralité" ; cette option rend possible un gouvernement dont la légitimité ne soit pas religieuse, d'ailleurs en accord avec la notion conciliaire "d'autonomie des réalités temporelles", ainsi que la cohabitation de communautés plurielles sur un même territoire. Mais en même temps l'autonomie de la croyance est respectée, puisque ce régime s'interdit de juger de l'extérieur de la vérité d'une proposition croyante.

Il lui semble également que dans notre société individualiste, la validation du "croire" est plus mutuelle qu'institutionnelle, que la vérité d'une proposition est testée par l'authenticité de celui qui la formule et ce qu'elle permet de réaliser, et qu'il doit y avoir concordance entre la proposition et la manière de la faire si on veut qu'elle soit crédible. Il précise aussi que la "chrétienté" a certes été un moment historique, mais pas un "moment théologique", et n'est donc pas à survaloriser. Il signale enfin le risque de s'enfermer dans une attitude "sectaire" et rappelle l'exigence d'universalisme pour permettre à l'Église de contribuer à l'unité d'un monde fragmenté par les communautarismes.

Philippe Portier termine le parcours en nous proposant le thème "les évêques et la société politique", brossant ainsi un tableau des relations Église-État en France depuis le 18ème siècle. Pour lui, c'est dans les années 1700 que l'Occident passe de l'ordre de l'Église à celui de la Nation ; l'Église n'est plus "l'épine dorsale" de la société. Cela se réalise différemment selon les pays, soit sur le mode de la collaboration (l'État confiant à l'Église des missions sociales et d'éducation), soit sur le mode de la séparation affirmée, comme en France depuis 1905.

Il distingue en particulier une période (jusque vers 1950) où l'épiscopat défend le modèle de la "religion normative", d'abord par une alliance avec le pouvoir régalien, puis à partir de 1880 par une résistance affirmée contre une société qu'il appelle "anti-chrétienne", avec le rêve d'une restauration de la chrétienté. Ensuite, entre les années 50 et la fin du Concile (1965), l'épiscopat se convertit à un autre modèle, celui de la "religion réflexive", qui prend en compte la montée de la subjectivité et du pluralisme depuis les années 30, mais aussi l'acquis de Vatican II. La "théologie de l'État catholique" est abandonnée et le caractère positif de la laïcité reconnu ; enfin là où l'Église pratiquait "l'injonction", elle passe à une "réthorique de la proposition". Mais en même temps, l'épiscopat rejette le cantonnement de la foi au domaine privé et adopte un "discours de réplique" : la société ne pourra répondre à ses défis qu'en s'appuyant sur l'Église, dont le patrimoine permet de protéger la dignité de l'homme. D'une certaine manière, c'est la même thèse que défendent les évêques et Jean-Pierre Denis.

Que penser de tout çà ?

Au total, la neige fondante qui couvre encore en partie les trottoirs que nous empruntons à la fin de l'après-midi donne une image assez suggestive de la situation actuelle de l'Église de France : elle fond, mais est encore loin d'avoir disparu.

D'un côté de la balance, il y a une volonté affirmée de parler un langage de vérité, et de s'en donner les moyens en recourant sans hésiter à la collaboration de spécialistes de toutes les disciplines, religieuses mais aussi profanes. Il ne s'agit plus de proclamer des vérités ex cathedra sans se soucier de la manière dont elles seront reçues, mais d'accepter les nécessaires examens de conscience et, avec tous les hommes de bonne volonté, de collaborer au bien de l'humanité ; d'une certaine manière, l'esprit du Concile Vatican II est toujours en train de creuser son sillon...

Cela apparaît concrètement dans la préoccupation de donner la parole à "la base", qu'elle s'exprime par la voix d'ATD-Quart monde ou dans les échos de l'enquête de Confrontations-AIC, mais aussi dans la sollicitations adressée aux milieux intellectuels, qu'il s'agisse de relire l'histoire de notre Église de France ou de comprendre l'esprit de cette génération pour trouver comment parler aux hommes de notre temps.

Cela apparaît enfin, et c'est sans doute le plus prometteur, dans cette renonciation revendiquée à l'apparence, à la notoriété mondaine, au pouvoir sous toutes ses formes, et dans le choix fondamental d'une certaine pauvreté et d'un rencentrage sur l'Évangile de Jésus-Christ, en-dehors duquel il n'y a pas de salut. Il y a là des intuitions fécondes aussi pour un mouvement comme CdEP, qui essaie actuellement de découvrir les voies de son avenir.

En même temps, nous avons eu le sentiment qu'il reste encore du chemin à parcourir, tant pour affiner davantage les analyses que pour faire que ces attitudes nouvelles soient peu à peu partagées, d'abord par l'ensemble des responsables ecclésiaux, mais aussi par les catholiques de ce pays.

Il est par exemple dommage d'entendre parler sèchement du "mammouth de l'Action Catholique", alors qu'elle a été si vigoureusement soutenue par l'épiscopat, et que certaines de ses méthodes gardent une validité et une fécondité réelles, et qu'on a par ailleurs oublié de mentionner l'alliance séculaire des responsables de l'Église de France avec les élites traditionnelles, dont il n'est pas encore sûr qu'elle soit aujourd'hui sortie, et qui explique une part du discrédit dont elle souffre.

Il est regrettable aussi que cette nouvelle inspiration soit encore lente à apparaître chez certains évêques ou responsables, qui ont gardé des attitudes et des manières de faire peu compatibles avec elle. La prise en charge croissante de la vie ecclésiale par les chrétiens laïcs est une richesse à développer, pas une mise à l'écart des clercs ; mais qui ne voit que nous ne pourrons pas longtemps encore faire l'économie d'une vraie réflexion, et aussi de décisions courageuses sur l'articulation des rôles entre clercs et laïcs, mais également entre hommes et femmes, et sur bien d'autres sujets encore.

Et dans tout cela reste un point aveugle : le rôle de Rome et de la capacité de blocage dont font preuve les instances centrales de l'Église. De récentes inflexions sur l'utilisation du préservatif laissent espérer qu'une hirondelle pourrait annoncer le printemps, mais quel chemin encore à parcourir ! Alors, il ne nous reste qu'à faire confiance à la Parole de Dieu et à essayer obstinément d'être toujours plus à son écoute, en espérant que l'Esprit Saint fera le reste. Après tout n'est-ce pas là, depuis les premiers temps de l'Église, l'attitude qui a rendu possible l'annonce de la Bonne Nouvelle à toutes les nations ?

Gérard Fischer
avec l'aide de Jean Handtschoewercker
 

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