mardi, 04 août 2009 10:50

Un discours révélateur

Écrit par

ou comment démonter le néo-traditionalisme romain


             L'actualité de l'Église nous a apporté récemment (juin 2009) un document fort intéressant : le discours de Mgr Jean-Louis Bruguès, ancien évêque d'Angers, maintenant secrétaire au Vatican de la Congrégation pour l'Éducation Catholique, délivré aux recteurs des séminaires pontificaux, dans lequel il essaie de tracer les lignes principales de la formation des futurs prêtres admis dans ces séminaires. À première vue, rien de bien brûlant, sinon quelques conseils de bon sens comme par exemple le désir de "donner aux futurs prêtres une formation complète et de haut niveau" ou le refus d'un certain "encyclopédisme" ; quel enseignant n'applaudirait de telles intentions ? Mais globalement, un ton serein, des allusions plutôt sympathiques à sa propre expérience, et un exposé tranquille de sa manière de voir cette formation.

            Pourtant, au fil de la lecture, une impression de malaise se dégage peu à peu. Quelle est donc cette formation, quels prêtres essaie-t-elle de préparer, et surtout pour quelle Église ? Des mots émergent, "sécularisation", "rééducation", "catéchisme", "évangélisation", "contestation", "identité", "sens du sacré", etc. Et au fil du texte, le lecteur voit se dessiner une Église telle qu'on la rêve à Rome, et telle qu'on essaie obstinément de la modeler ; une Église qui nous paraît largement étrangère, tournée vers le passé, préoccupée de son identité et de son influence bien plus que de Jésus-Christ. C'est tout l'intérêt de ce bref texte que d'exposer sans fard et en toute candeur ce que de nombreux documents ou décisions récents du Vatican laissent soupçonner sans le dire ouvertement. Et c'est à ce titre que ce discours mérite une petite explication de texte. 

Une thèse en bonne et due forme

 

            Il est d'abord fondé sur une opposition entre deux "générations" ; "ma génération", dit Mgr Bruguès, en l'opposant à celle des jeunes gens qui se présentent actuellement dans les séminaires. En quoi ces deux générations s'opposent-elles donc ?

À en croire l'auteur, en ce que ces jeunes se caractérisent par une "inculture" chrétienne (leur ignorance de "la doctrine catholique, de l'histoire de l'Église et ses coutumes") à laquelle il importe de remédier par une "rééducation catéchétique et culturelle". Ces jeunes, eux, "savent qu'ils ne savent pas", et sont "désireux d'assimiler le message de l'Église", ce qui permet de "construire sur une table rase", par exemple en consacrant la première année à leur inculquer le Catéchisme de l'Église Catholique. Mais aussi en ce que la génération de Mgr Bruguès a été "contaminée" dans sa découverte de la Bible "par un esprit de critique systématique", esprit critique (il passe sans hésitation d'une expression à l'autre) qu'il importe maintenant de bannir, au profit d'une formation appuyée sur l'étude de la "métaphysique" comme préparation à la théologie.

Puis vient une critique en règle d'une "interprétation de Vatican II" (pas de Vatican II lui-même, bien entendu) qui fait équivaloir l'ouverture au monde avec une "conversion à la sécularisation". La génération de Mgr Bruguès, née "en milieu chrétien", aurait en fait abandonné "la vie éternelle, les réalités ultimes, le péché, la grâce, la vie théologale" au profit du "service de la paix, de la justice et de causes humanitaires" ; elle aurait aussi, en voulant rendre la liturgie plus accessible, "perdu le sens du sacré".

Enfin, les jeunes séminaristes d'aujourd'hui auraient choisi le sacerdoce par "conviction" : élevés dans la sécularisation, ils tiendraient à "prendre leurs distance vis-à-vis d'elle" et à revendiquer "leur identité et leurs différences", constituant ainsi un "courant de contestation" de cette sécularisation que leurs aînés n'arrivent pas à comprendre. En définitive, il s'agirait donc pour les responsables de la formation des prêtres, "d'assurer harmonieusement le passage d'une interprétation du concile Vatican II à une autre", "d'un modèle ecclésial à un autre". Vaste entreprise !

 

Derrière le décor

 

Ce qui frappe d'abord, dans ce programme de formation, c'est l'absence totale de mention de la foi en Jésus-Christ. Cela va de soi, me direz-vous, il n'est même pas besoin de la mentionner. C'est sans doute vrai, mais cela laisse quand même une impression d'omission regrettable ; nous aurons à y revenir.

On peut aussi légitimement être gêné par la confusion apparente entre "l'esprit critique" et "l'esprit de critique systématique" ; négligence de rédaction, ou signe d'une tendance intellectuelle qui cherche essentiellement à inculquer des dogmes, rites, croyances ou coutumes, et se soucie peu (voire se méfie grandement) de tout questionnement critique sur ces connaissances ? Il faut dire que cela s'harmonise tellement avec tout l'ensemble du texte, à commencer par la louange de ces jeunes qui "savent qu'ils ne savent pas", et sont donc avides d'engranger tout ce qu'on veut leur apprendre !

Et puisque nous parlons d'eux, qui sont donc ces jeunes qui demandent à accéder au sacerdoce alors qu'ils "ne savent plus rien ou presque de la doctrine catholique, de l'histoire de l'Église et de ses coutumes" ? D'où sortent-ils miraculeusement, et où ont-ils donc trouvé l'idée de devenir prêtres ? Nombre d'entre eux ne seraient-ils pas issus de ces milieux conservateurs pour qui la religion traditionnelle est le garant de leur statut social et de leurs privilèges ? Ou encore de ces cohortes de "déboussolés" incapables de trouver leur place dans une société qui n'est pas tendre avec les faibles, et en recherche d'un encadrement sécurisant ? Et dans ce cas, la vocation de l'Église ne serait-elle pas, certes, de les accueillir, mais d'abord pour leur annoncer l'Évangile, et au travers de l'Évangile, Jésus-Christ et le Dieu-amour ? Ce qui ne signifie pas qu'un certain nombre d'entre eux ne puissent devenir prêtres, mais au service de communautés aux aspirations desquelles ils s'efforcent de répondre, et non l'inverse, comme Mgr Bruguès le suggère.

L'utilisation de l'histoire aussi est problématique dans ce texte. Elle est correcte lorsqu'il s'agit de rappeler le tournant des années 80, sous l'influence de Jean-Paul II, période de remise au pas dans une Église qui s'était saisie avec un enthousiasme quelquefois mal contrôlé des avancées de Vatican II. Mais elle est pour le moins contestable quand elle semble faire de la "sécularisation" (au moins au sens où il l'entend) la cause de la baisse des effectifs "dans les églises et dans les séminaires".

Tout cela nous amène à un thème central du texte, la notion de "sécularisation". Comment Mgr Bruguès la comprend-il ? Sans le dire explicitement, il dépasse de loin le sens habituel du terme (pour être bref, le constat d'une séparation entre la sphère religieuse et la société civile, la seconde ayant progressivement conquis son autonomie par rapport à la première) pour en faire une idéologie, à tel point qu'elle devient même l'objet d'une "conversion" ! Et en quoi consiste cette conversion ? Il le dit clairement, l'oubli des "fins dernières" au profit d'un engagement dans des "causes humanitaires" et de la perte du "sens du sacré".

Dans ce contexte, Mgr Bruguès approuve sans réserve la revendication "identitaire" des nouveaux séminaristes ; ils se voient comme des hommes du sacré, dont la vocation est de former un "courant de contestation" face à la société sécularisée, et d'affirmer leurs différences, en particulier "dans le domaine de l'éthique, où elles vont devenir de plus en plus marquées".

 

Pour quelle Église ?

 

Au total, quelle image de l'Église Mgr Bruguès dessine-t-il ? Ce qui frappe, c'est que son texte est constamment bâti sur des oppositions. Opposition de la génération valorisée des séminaristes actuels avec "sa génération" incapable de les comprendre, opposition de l'esprit de critique systématique avec le désir d'assimiler le message de l'Église, opposition de l'idéologie de la sécularisation avec la revendication d'identité des futurs prêtres… Ce que dessine Mgr Bruguès, c'est une Église en opposition interne entre deux générations tirant à hue et à dia, et en opposition externe avec une société sécularisée qu'elle refuse.

Or ce qui frappe dans l'Évangile, c'est que Jésus est rarement "en opposition", sinon avec le mal clairement identifié quand il se présente ; "engeance de vipères", dit-il aux Pharisiens hypocrites, et il chasse du Temple les marchands et leur âpreté au gain ; mais il affirme aussi que "celui qui n'est pas contre nous est avec nous", et accueille en priorité les pauvres, les malades et les pécheurs. C'est un état d'esprit qu'on ne perçoit jamais dans le discours de Mgr Bruguès. Et cela nous ramène d'ailleurs à l'absence de mention, dans le programme de formation qu'il préconise, de la foi en Jésus-Christ et de la priorité qu'elle devrait avoir dans cette formation. Il n'est guère question de développer cette foi dans la ligne de l'Évangile, mais d'inculquer des vérités et des convictions au nom desquelles s'opposer à tout ce qui pense différemment.

Finalement, l'Église que construit ce discours, c'est une Église qui voit le monde comme un terrain hostile à conquérir, non par la douceur et l'accueil évangéliques, mais par l'affirmation de sa supériorité sur ceux qui n'en sont pas. D'une certaine manière, il vide le concile Vatican II de l'essentiel de son contenu ; il le fait avec précaution, en affectant de ne s'en prendre qu'à "une interprétation" de ce concile, mais en fait il refuse tout ce qu'il a apporté de nouveau : l'affirmation que l'Église a pour vocation d'accueillir le monde et tout ce qu'il contient de beau et de bon, et d'y chercher les signes du Royaume de Dieu. L'Église qu'il appelle de ses vœux est une grande secte qui affirme son identité en imposant ses vérités, ses rites et ses coutumes, et se bat vent debout contre tout ce qui dans la société apparaît non conforme à ses convictions ; une église de combat contre la sécularisation, mais inévitablement aussi contre toutes les autres religions ; quand on a la vérité, le compromis est difficile ! De quoi redonner du crédit à la fameuse thèse de Huntington, celle du "choc des civilisations". Avec comme perspective la guerre…

 

Une autre perspective…

 

Et si nous tentions d'échapper au piège dans lequel tombe Mgr Bruguès, le piège des oppositions ? Et si nous tentions, comme des membres d'une même communauté, de nous mettre à l'écoute de Celui qui ne repousse personne mais accueille chacun avec ses richesses et ses faiblesses, de Celui qui va à la recherche de la brebis perdue et ouvre les bras au fils prodigue ? L'Église conciliaire que caricature Mgr Brugès ne mérite peut-être pas un excès d'honneur – elle a eu ses exagérations et ses erreurs – ni cette indignité, car elle a aussi engendré nombre de chrétiens attachés à vivre à la lumière de l'Évangile. Il nous faut donc apprendre à vivre les uns avec les autres, sans rejeter a priori ceux qui n'ont pas la même sensibilité ; après tout, pourquoi ceux qui le désirent n'adoreraient pas le Saint-Sacrement, s'ils y trouvent effectivement la source de l'Amour qui les anime dans leur vie quotidienne ? Accepter les autres sensibilités n'est pas toujours facile, mais c'est ce à quoi nous invite l'Homme-Dieu auquel nous nous référons tous.

Et puis, au-delà de cette tolérance, premier pas sur la route de la charité, il faut nous interroger sur le modèle d'Église que nous voulons construire. Il me semble que le premier impératif, le plus fondamental, est qu'elle reflète à tous les niveaux, en tout lieu et en tout temps l'Amour qui est Dieu et l'accueil de tous, sans mettre à cet accueil des obstacles quels qu'ils soient, disciplinaires, liturgiques ou doctrinaux. Toutes ces choses sont en elles-mêmes bonnes et nécessaires à la vie d'une vaste communauté, mais ne doivent jamais passer avant l'impératif de l'amour inconditionnel du prochain, seule preuve de notre amour de Dieu. Cela veut dire, entre autres, que notre identité, c'est cette ouverture à tous, et qu'elle n'a pas besoin d'être défendue car elle est par essence inattaquable ; qu'elle n'a pas besoin non plus d'être proclamée, sinon par nos œuvres, qui en sont la seule manifestation crédible. Que notre doctrine doit être proposée dans le respect des convictions des autres, mais jamais imposée. Que notre liturgie doit être belle et signifiante, fondée sur la Parole et le Pain partagés et la Tradition vivante constamment réinterprétée, mais se garder d'être un conservatoire de rites anciens.

A ces conditions, nous pourrons vivre ensemble une vie d'Église apaisée qui annonce à tous les hommes l'Évangile de Jésus-Christ.

 

Gérard Fischer
août 2009

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