jeudi, 13 février 2014 00:00

Évangile et théorie du genre

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Des catholiques manifestant contre la perversion des enfants par l'École, que se passe-t-il ?

Le débat de 2011 :

Le programme de 1ère ES
L'analyse de Xavier Lacroix
Une réaction de prof de SVT
Un article de La Croix

Il y a des thèmes qui font recette… En juillet 2011 déjà, notre site ouvrait un dossier pour examiner les accusations colportées – non pas à partir de programmes officiels, mais essentiellement à partir d'un manuel de SVT de 1ère – contre le ministère de Luc Châtel de vouloir bourrer le crâne des lycéens français en leur inculquant une soi-disant "théorie" du genre. Il faut croire qu'un certain nombre de groupes d'opinion sont particulièrement chatouilleux sur ce thème, puisque voilà la "théorie" du genre qui réapparaît aujourd'hui, cette fois pour justifier des appels au boycott de l'école, coupable d'expérimenter les "ABCD de l'égalité" dans un certain nombre de classes.

De quoi s'agit-il ? D'une approche pédagogique destinée à faire prendre conscience aux enfants des stéréotypes véhiculés par la culture dominante sur la répartition des rôles entre les hommes et les femmes. On tente ainsi d'amener les jeunes Français à relativiser ces stéréotypes, et de créer les conditions d'un progrès de l'égalité des sexes. Rien que de très banal en fait, à condition d'admettre qu'il n'est pas souhaitable de se résigner à l'inégalité qui prévaut encore trop souvent aujourd'hui, mais qu'il faut nous donner les moyens de la faire progressivement disparaître. En tant qu'enseignants, nous sommes évidemment concernés.

une part notable de ces groupes d'opinion bruyants et tenaces se réclament du catholicisme

Mais ce qui nous interroge forcément aussi, c'est qu'une part notable de ces groupes d'opinion bruyants et tenaces se réclament du catholicisme, et que leurs manifestations bénéficient du soutien, voire de la participation de prêtres et même d'évêques. Ils opposent la "théorie" du genre à la "loi naturelle", fondement de la morale de l'Église, comme ils l'ont déjà fait il y a un an à l'occasion de la loi sur le "mariage pour tous". Comment essayer d'y voir clair ?

D'abord en remettant la "théorie" du genre à sa juste place. Si dans ce texte le mot "théorie" apparaît entre guillemets, c'est que cette appellation a été utilisée essentiellement par quelques féministes extrémistes américaines, qui allaient jusqu'à prétendre que le sexe biologique ne signifie rien et que seul le "genre" (c'est-à-dire la dimension sociale et culturelle de la différence entre hommes et femmes) a une pertinence. D'où le tollé qu'a soulevé en 2011 le titre "devenir homme ou femme" dans les programmes de SVT de 1ère, sans doute maladroitement formulé, mais dont se sont immédiatement saisis les milieux catholiques traditionnels, qui ont du coup médiatisé – pour mieux l'exorciser – la soi-disant "théorie" du genre.

Or tous les gens sérieux qui s'intéressent à la question disent clairement que le "genre" n'est pas une "théorie", mais simplement un outil conceptuel utilisé par les sociologues pour différencier le sexe biologique de la répartition des rôles sociaux qu'en font les différentes sociétés. C'est entre autres ce qui permet de dire que l'égalité entre hommes et femmes ne deviendra possible qu'en faisant disparaître un certain nombre de stéréotypes qui cantonnent les humains dans des rôles prédéterminés par leur sexe biologique (voir la pétition des universitaires sur ce thème).

                 

Du côté des opposants, si on fait abstraction d'un certain nombre de groupes d'extrême-droite dont les motivations sont avant tout politiques, il faut se demander pourquoi on retrouve un nombre non négligeable de catholiques "traditionnels" ou "identitaires". Ce qu'ils mettent en avant, c'est l'opposition frontale entre la soi-disant "théorie" du genre (voir ci-dessus) et la "loi naturelle" mise en avant par l'Église catholique depuis St Thomas d'Aquin, à la suite d'Aristote. De quoi s'agit-il ?

Ce qu'ils mettent en avant, c'est l'opposition frontale entre la soi-disant "théorie" du genre et la "loi naturelle"

En peu de mots, il s'agit de décrire les choses, les êtres et les comportements en y discernant une loi qui représente la volonté de Dieu et à laquelle il n'est pas permis de déroger (que les philosophes me pardonnent ce raccourci plus qu'approximatif !)1. Par exemple, la loi naturelle veut que la conception d'un enfant résulte de l'union d'un homme et d'une femme, à l'exclusion de toute autre méthode. Et à ce titre les quelques accommodements qui ont pu être consentis par l'Église pour accompagner le développement de l'aide médicale à la procréation ne l'ont été que de manière fort limitée et restrictive.

Ce principe demeure une des bases fondamentales de la philosophie et de la morale de l'Église, et elle n'envisage apparemment pas d'y renoncer – ou au moins de le relativiser. Pourtant, toute l'évolution intellectuelle du XIXème et du XXème siècles a montré les limites de cette approche. En un mot, on reconnaît généralement aujourd'hui qu'autant qu'il est "nature" (donné ou créé sous cette forme), l'homme est "culture" (c'est-à-dire transformé par la société dans laquelle il vit, et transformateur de cette société). Comment donc continuer à l'enfermer dans une "loi naturelle" ?

Mais ce n'est pas tout : la question se pose aujourd'hui avec de plus en plus d'acuité de savoir si l'Église peut continuer à se contenter de développer une philosophie et une morale traditionnelles issues de la pensée grecque, toutes respectables qu'elles soient, ou si l'heure n'est pas depuis longtemps venue de donner la prééminence dans ce domaine à l'Évangile. Après tout, c'est lui qui nous a été transmis par les générations chrétiennes, avant la pensée des philosophes grecs. Le problème, c'est qu'il donne très peu d'indications concrètes  - et du coup ouvre un vaste champ de possibilités à la liberté humaine. Et qu'on ne peut espérer lui être fidèle qu'en le partageant avec les autres hommes et femmes qui s'y réfèrent.

L'Évangile est une ouverture à la liberté

Ce qui est évident en tout cas, c'est qu'il ne dit pratiquement rien des relations hommes – femmes ; il reflète naturellement la civilisation qui avait cours à l'époque de Jésus sans la remettre en question sur ce point. Ce n'est pas ce qui l'occupe : ce qu'il veut, c'est nous rapporter la vie et le message de Jésus, venu nous révéler le visage du Dieu Père tout amour. Il ne s'occupe guère de "genre", que ce soit pour le promouvoir ou le critiquer ! C'est cette inspiration qui frappe dans la plupart des interventions du Pape François ; il se soucie moins de changer les règles morales de l'Église que de les relativiser en mettant toujours au premier plan l'exigence de l'amour et du service du frère, en particulier le plus pauvre ou le plus souffrant. Et c'est à cause de cela qu'il est enfin audible par la plupart des hommes, d'où qu'ils soient.

L'Évangile est une ouverture à la liberté, et le premier contrôle qu'il appelle est celui de son écoute exigeante et du dialogue entre des croyants qui, par ailleurs, soient informés de la tradition de l'Église et puissent la prolonger en l'adaptant à leur époque. Dans cette optique, si le "genre" peut être un outil utile, pourquoi ne pas nous en servir, sans nous faire les esclaves d'une soi-disant "théorie du genre" qui nous amènerait à abdiquer notre liberté ?

Gérard Fischer
Reims

1. Pour une approche de la "loi naturelle" plus autorisée et fort intéressante, voir le texte de Philippe BACQ s.j. en préparation au synode sur la famille.

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