dimanche, 05 janvier 2014 00:00

Entre prosélytisme et laïcisme, chercher une ligne de crête

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Le prophétisme du pape François a encore du mal à trouver son chemin jusque dans nos églises locales...

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l'article d'Antoine MARTIN,

Encore et toujours, la laïcité

 

            Apaisé, le débat sur la laïcité ? Voire… Ces dernières décennies, avec en particulier l'irruption de l'Islam dans le débat public, ont relancé la polémique et réveillé, dans chaque camp, des intégristes de tout poil, qui s'efforcent de souffler sur les braises dans l'espoir d'une victoire par KO sur l'adversaire.

            Qui sont les principaux interlocuteurs en présence ? A ma gauche, le courant laïque, avec ces temps-ci un héraut explicite en la personne de Vincent Peillon, notre révéré Ministre. Ragaillardi par les nouvelles questions posées à la laïcité par certains musulmans, ce courant s'avance en se donnant plus ou moins clairement pour but d'en finir avec les religions - "pas une pour racheter l'autre !" - et en rêvant de leur substituer la seule "religion rationnelle", la "religion laïque" (voir sur ce site notre article Vincent Peillon, polémiques et vidéos).

A ma gauche, le courant laïque...
A ma droite, le courant prosélyte...

 

            A ma droite, le courant prosélyte, brandissant bien haut l'étendard de la Chrétienté contre les hordes relativistes et les fossoyeurs de la "loi naturelle". Le combat contre le mariage pour tous a été pour plusieurs de ses hérauts l'heure de gloire, et récemment encore le P. Roland Minnerath, archevêque de Dijon, bien qu'avec davantage de nuances, a semblé conforter ces positions dans sa lettre pastorale pour l'Avent 2013. Au point de provoquer la réaction d'une de nos équipes dijonnaises de chrétiens dans l'École Publique (voir ce texte).

            Bien sûr, les attitudes concrètes ne sont pas aussi tranchées, ni le conflit aussi inéluctable. Du côté laïciste, on doit tenir compte des responsabilités liées à l'exercice du pouvoir, et de l'existence dans la majorité politique de courants divergents sur ce sujet ; et par ailleurs cela ne retire rien au travail de l'actuel ministre pour remettre l'École Publique sur les rails après une dure période de dénigrement et de désorganisation. Quant au côté ecclésial on sait bien que tous les évêques – et à plus forte raison tous les catholiques – ne partagent pas cette attitude offensive ; et le P. Minnerath lui-même reconnaît au passage la valeur de l'engagement des chrétiens au service des plus pauvres, même en-dehors des services d'Église. Mais nous autres, chrétiens dans l'enseignement public, campons par nécessité professionnelle sur ce champ de bataille, virtuel Dieu merci, et ne pouvons pas nous laisser paralyser par ce face-à-face.

            Cela parce qu'au plan intellectuel les deux camps présentent des failles, et que notre tâche d'enseignants consistant entre autres à apprendre à nos élèves à raisonner juste, nous ne pouvons souscrire ni à l'une ni à l'autre des opinions en conflit.

            Du côté laïciste, il y a quelque outrecuidance à vouloir faire d'un principe politique utile et honorable, la laïcité, une "religion" qui ne se référerait à aucune transcendance ; que peut bien signifier dans ce contexte le mot "religion" ? Au mieux une fragile tentative de bâtir de toutes pièces une transcendance humaniste à laquelle les citoyens pourraient se référer, au pire une exploitation sans vergogne de la vieille tendance humaine à se donner des dieux pour leur demander la force d'anéantir l'adversaire. Pas très convaincant, tout cela… Mais surtout la religion que combat ce courant n'est que le fantôme de l'Église catholique du XIXème siècle ; ses sectateurs ignorent simplement l'histoire et les mutations de l'Église, avec en particulier le Concile Vatican II. Et du coup leur combat porte complètement à faux : la religion qu'ils combattent n'existe plus guère en France.

            Du côté ecclésial, en l'occurence dans la lettre du P. Minnerath, les choses sont plus subtiles. Il appuie sa démarche sur une citation des Actes des Apôtres (Ac 28, 31), qui montre Paul enseignant "avec une entière assurance et sans entraves" ; et c'est ce "sans entraves" qui lui permet d'affirmer la nécessité de la liberté religieuse, et en particulier d'une présence explicite des religions dans l'espace public, mais aussi de déplorer l'existence d'un courant qui dévoie la laïcité en laïcisme en en faisant une arme de combat contre les religions.

            Où est donc alors la faille dans l'attitude du P. Minnerath ? Elle se trouve dans le fait d'associer sans distinction de niveau la proclamation du "Règne de Dieu et de ce qui concerne le Seigneur Jésus-Christ" – en un mot l'annonce de l'Évangile – et la promotion de la "doctrine sociale de l'Église", riche et totalement respectable, mais d'un autre niveau. Et compte tenu du passif accumulé par l'Église en France depuis des siècles en matière sociale et politique, et transmis de génération en génération, il est essentiel que la visibilité chrétienne soit celle de l'Évangile et de son incarnation, le service du frère. Aucun autre langage n'est plus audible par notre société moderne, et il ne l'est que s'il reflète une pratique incontestable. Tout ce qui est de l'ordre de la défense ou de la promotion d'une institution, si vénérable soit-elle, est contre-productif pour l'annonce de l'Évangile.

            Rendons justice au P. Minnerath : il n'oublie pas la présence des chrétiens dans les "organismes caritatifs, même ceux qui ne se réclament pas de l'Église" (dommage qu'il oublie au passage ceux qui consacrent leur vie professionnelle à l'accueil de tous sans distinction dans l'École Publique ou à l'hôpital par exemple), et incite les chrétiens à participer aux responsabilités publiques. Encore quelques pas, Père, et votre adresse sera clairement et exclusivement évangélique !

            Quant à nous, chrétiens dans l'enseignement public, ne nous laissons pas paralyser par les offensives laïcistes – elles sont actuellement une réalité incontestable – et ne nous interdisons pas de faire état de notre foi, mais seulement en temps opportun et avec humilité, dans la mesure où tout notre effort tend à la mettre en œuvre dans une vie de service (voir l'article "La neutralité, c'est-à-dire ?"). Pas seulement par respect pour l'interdiction légitime qui nous est faite de tout prosélytisme, mais d'abord parce que c'est la condition première pour qu'elle soit attirante dans notre société. Comme l'annonce le nom de notre revue, c'est l'une de ces "lignes de crêtes" qu'il nous faut chercher constamment et sans relâche. C'est notre honneur, mais c'est aussi la voie tracée par notre pape François, et il faut s'en réjouir, même si à mon âge c'est difficile de se retrouver papiste !

Gérard Fischer
Reims
Janvier 2014

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