vendredi, 12 décembre 2014 00:00

Mes élèves et Petite Poucette

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Petite Poucette est tombée au bon moment pour moi l'an dernier...

Nous avons mené une expérience au collège : pour faire court, il s'agissait de regrouper dans une cinquième à effectif réduit (18 élèves) tous les 6èmes les plus durs, les plus en difficulté, les décrocheurs.

Des échos de la rencontre
où ce témoignage a été donné


IMPOSSIBLE. L'horreur. On en a bavé. Je faisais cours alors avec mon collègue documentaliste. Même à deux, parfois, nous n'y arrivions pas. Nous essayions d'inventer chaque fois de nouvelle manière de faire, aidés et soutenus par des formateurs qui nous donnaient des idées et nous offraient de réfléchir à nos pratiques eux aussi.
C'était dur, démoralisant, mais passionnant et j'ai lu Petite Poucette. A un moment où nous ne savions plus comment faire, le livre m'a aidé à comprendre des choses sur ces élèves.

Ils ne sont pas les élèves de Michel Serres, mais ils sont effectivement ces enfants programmés comme dit Michel Serres, de parents divorcés dont beaucoup les ont laissés ou d'autres les ont pourris-gâtés (pour qu'ils aient tout ce que, eux, n'avaient pas eu). Tout cela, je le savais, mais le lire ! Lire la fiche d'identité de nos élèves : un petit citadin qui ne sort pas de chez lui ou de son quartier mais qui est connecté au reste du monde.

La nuance que j'émettrais, c'est que le monde de mes élèves de 11-15 ans, c'est celui de leur cercle d'amis, de copains qu'ils charrient, harcèlent, insultent via Facebook ou Skype, le monde du foot pour les garçons, des chanteurs pour les filles, de la telé-réalité. Donc finalement, peu d'ouverture, une méconnaissance de l'autre, une peur de l'autre qui est nourrie par des sites complotistes (les illuminati) par exemple et/ou antisémites. Le tableau semble bien noir ! Ils ne sont pas tous exactement comme cela mais ça domine. Quelle tristesse ! Ils rient aux éclats quand tu leur dis, au détour d'une réponse : "Je ne sais pas, moi, je ne regarde pas la télé" et s'esclaffent une 2ème fois quand ils te demandent ce qu'ils savent déjà : "Est-ce que vous avez beaucoup de livres chez vous ?" Bon, ils se ravisent un peu quand ils voient que tu tiens un blog pour eux et que tu leur donnes la possibilité de t'envoyer des mails pour répondre à leurs questions. Ils s'émerveillent quand on sort dans Paris et qu'on voit de beaux immeubles, la Seine et la Tour Eiffel, mais ils manquent de s'asseoir sur les meubles d'une expo art nouveau (parce qu'ils ne savent pas que c'est de l'art). Bref, je m'étais dit que Michel Serres avait une vision des choses tronquée par les élèves qu'il a eus lui, qu'il était un peu angélique.

Malgré tout, il pose la question de la façon de transmettre et j'en avais besoin justement. Quelle désillusion avec ces mêmes élèves que je sortais au maximum, pour leur apprendre autrement. Oui, ils apprenaient, mais n'adhéraient pas forcément et se comportaient si mal dans les musées... Pourtant, les guides avaient été concertés et s'étaient adaptés. Il n'y avait vraiment rien qui marchait pour les accrocher et les faire travailler. Et Michel Serres m'a donné une clef : ils vivent comme des individus à part entière, ne savent pas être un groupe (pourtant, on avait voulu qu'il le soit, une super équipe qui allait s'en sortir et qui serait valorisée au collège). Puisqu'avec eux, le travail de groupe ne fonctionnait pas, autant les faire retravailler tout seuls. Comment ? Devant un écran. Michel Serres le dit très bien : leur cerveau ne fonctionne pas comme le nôtre. L'information leur arrive quasiment uniquement par le numérique. Michel Serres explique que les élèves sont plus habitués à la page web qu'à la page blanche avec sa marge. Eh bien allons-y ! AU CDI, chacun devant un ordi, vous vous connectez sur mon blog, vous lisez (ils ne le faisaient pas) le billet du jour et ouvrez le diaporama et vous remplissez la fiche. Un petit jeu sur la société au Moyen Age, des animations sur le site Archimômes pour l'architecture religieuse, un diaporama sur les fêtes religieuses au Moyen-Age à travers les vitraux de la cathédrale de Chartres. Le tour était joué. Enfin presque. Ils n'analysaient pas vraiment, lisaient à peine les questions, mais remplissaient le questionnaire, rédigé de telle sorte qu'en suivant le diapo, les erreurs étaient peu probables, ils avaient des bonnes notes, demandaient la suite (pas tous !). Enfin, j'avais une petite adhésion, une petite accroche. Ce n'était pas merveilleux, mais je partais de si loin !

Je ne faisais pas vraiment cours, mais je les préparais. J'utilise de plus en plus de vidéos, de diaporamas, d'animations en classe, même avec les non décrocheurs. Ils ont une capacité à mieux retenir, mieux apprendre, mieux réfléchir avec ces supports. Pour autant, je ne déprime pas. Je pense qu'on est encore utile. D'une part, on choisit ce qui doit les nourrir en classe, on les aide à décrypter, et finalement, ils sont contents. Le plaisir d'apprendre, c'est important. J'avais un peu pressenti cela lors d'activités ponctuelles, pourquoi ne pas le rendre systématique ? Et au moins, dans la classe, les sites utilisés sont choisis par mes soins : pas d'illuminati une fois dans leur journée, de quoi semer une autre vision du monde. Peut-être qu'un jour ils y repenseront.

Ce qui est dur, c'est de voir que des collègues sont complètement rétifs à cette idée du numérique. Ils utilisent des prétextes qui sont faux aujourd'hui, par exemple : tout le monde n'a pas un ordinateur chez soi. Nos petits ont des smartphones ou des tablettes avec eux lorsqu'on fait un voyage en car pour aller à Caen ! Pourtant ils sont issus de milieux défavorisés. Je crois qu'il faut aller de l'avant, accepter, même si c'est dur de se dire que nos futurs élèves n'écriront plus beaucoup, que "la bonne parole", en apparence, ne viendra plus de nous. De toute façon, ils pensent que les fiches d'activité que nous préparons sont des outils tout prêts qu'on se contente de photocopier ("- Là, madame, ils disent que..." - "Mais mon grand, "ils", c'est moi" - "Ah bon ?! C'est vous qui faites ça pour nous ?") : il ne faut pas croire qu'on perd du terrain en utilisant Internet et les outils numériques, dans leur esprit, on n'est déjà plus vraiment ceux qui confectionnent mais ceux qui distribuent. Alors de toute façon !

Voilà… Michel Serres dit qu'il aime ses élèves… Pour certains profs, c'est interdit. Pour un chrétien, c'est un devoir !

Marianne,
qui a travaillé le livre Petite Poucette dans l’équipe de Chantal de La Ronde.

PS : Petite Poucette a été évoquée en atelier lors d'une journée de réflexion de la Mission d'Aide aux Expérimentations de l'Académie sur le décrochage. Le livre fait donc réfléchir.

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